Quant à madame Fitz-Gerald, elle criait vengeance de tous côtés, et aurait voulu la poursuivre. Mais lord Kingston était trop absolu en Connaught pour qu'on eût trouvé un seul témoignage contre lui, et cette déplorable affaire n'avait déjà fait que trop de victimes. Elle fut assoupie. Au reste, si lord Kingston et ses fils évitèrent l'échafaud, ils n'en furent pas moins honnis dans leur pays; et je ne serais pas étonnée qu'elle eût contribué à la longue résidence qu'un d'eux, le colonel Kingston, a fait à l'étranger. On a inventé bien des romans moins tragiques que cette triste scène de la vie réelle.

CHAPITRE V

Voyage en Écosse. — Alnwick. — Burleigh. — La marquise d'Exeter. — Départ de monsieur de Boigne. — Monsieur le duc de Berry. — Ses sentiments patriotiques. — La comtesse de Polastron. — L'abbé Latil. — Mort de la duchesse de Guiche. — Mort de madame de Polastron. — L'abbé Latil. — Supériorité de monsieur le comte d'Artois sur le prince de Galles. — Société de lady Harington. — Lady Hester Stanhope. — La Grassini. — Dragonetti. — La tarentelle. — Viotti.

Bientôt après mon retour à Londres, monsieur de Boigne m'emmena en Écosse. Il aimait à m'éloigner de ma famille. Nous nous arrêtâmes en Westmoreland, chez sir John Legard. Il fut aussi affectueux qu'aimable pour moi. J'eus grande joie de le revoir.

En Écosse, je fus accueillie comme l'enfant de la maison chez le duc d'Hamilton. Je passai du temps chez lui, et j'assistai avec ses filles aux courses d'Édimbourg et à toutes les fêtes auxquelles elles donnèrent lieu. On s'avisa de trouver que je ressemblais à un portrait de la reine Marie-Stuart, conservé au palais d'Holyrood. Les gazettes le dirent, et cette ressemblance, vraie ou fausse, me valut un succès tellement populaire qu'à la course et dans les lieux publics j'étais suivie par une foule qui, je l'avoue, ne m'était pas trop importune. Parmi les remarques que j'entendais faire, il perçait toujours un amour très vif pour our poor queen Mary.

Nous allâmes de château en château, très fêtés partout. Les Écossais sont hospitaliers. D'ailleurs j'avais été à la mode à Édimbourg, et qui n'a pas vécu dans la société sérieuse des insulaires britanniques ne sait pas l'importance de ce mot magique la mode. Monsieur de Boigne fut moins maussade que de coutume. L'aristocratie, lorsqu'elle était accompagnée de la fortune et de l'entourage d'une grande existence, lui imposait un peu, et il me ménageait parce qu'il me voyait accueillie par elle. À tout prendre, ce voyage a été un des plus agréables moments de ma jeunesse.

En revenant par le Northumberland, nous nous arrêtâmes à Alnwick, cette habitation des ducs de Northumberland si belle et si historique. Ils ont eu le bon goût de la conserver telle qu'elle était, ce qui n'en fait pas une résidence très commode par la distribution, malgré le luxe de chaque pièce en particulier. Autrefois, les ducs de Northumberland sonnaient une grosse cloche pour avertir qu'ils étaient à Alnwick et que leur hall était ouvert aux convives qui pouvaient prétendre à s'asseoir à leur table. Cette forme d'invitation a été remplacée par d'autres habitudes. Cependant la cloche est encore sonnée une fois par an, le lendemain de l'arrivée du duc à Alnwick, et tel est le respect des anglais pour les anciens usages que tous les voisins à dix milles à la ronde ne manquent pas de se rendre à cette invitation qu'on n'appuie d'aucune autre. Malgré l'égalité que professe la loi anglaise, c'est le pays du monde où l'on se prête le plus volontiers au maintien des coutumes féodales; elles plaisent généralement. Au reste, je ne sais pas si la cloche d'Alnwick tinte encore, depuis trente ans que je l'ai entendue.

Nous nous arrêtâmes dans la magnifique résidence de lord Exeter, bâtie par le chancelier Burleigh, sous le règne d'Élisabeth, et qui a conservé son nom. Lord Exeter venait de se remarier, tout était en fête au château. On ne pensait plus à la première lady Exeter. Sa vie avait été un singulier roman.

Le dernier lord Exeter avait pour héritier son neveu, monsieur Cecil, qui, après la vie la plus mondaine, se trouvait, à trente ans, blasé sur tout. Il avait une belle figure, de l'esprit, des talents, mais il s'ennuyait. Son oncle le pressait vainement de se marier. Il avait trop vu le monde, il avait été joué par trop de femmes, trompé trop de maris pour vouloir augmenter le nombre des dupes; bref, il s'était fait excentrique. C'était alors l'état des hommes à la mode usés et blasés, et l'origine première des dandys.

Dans cette disposition, il était parti un matin tout seul de Burleigh Hall, avec un chien, un crayon et un album pour toute escorte, allant faire la tournée pittoresque du pays de Galles. Son voyage se trouva abrégé. Arrivé dans un village à une trentaine de milles de Burleigh, il fut retenu par les charmes d'une jeune paysanne, fille d'un petit fermier de l'endroit. Elle était belle et sage. La femme du pasteur l'avait prise en affection et avait soigné son éducation. Elle était l'ornement du village qui s'en faisait honneur. L'éloge de Sarah Hoggins était dans toutes les bouches.