Peu de temps après mon retour à Londres, monsieur de Boigne m'apprit qu'il avait vendu la maison que nous habitions, et il m'emmena dans un hôtel garni. Il m'annonça son intention de quitter l'Angleterre et de m'y laisser chez mes parents.
Au fond, cela me convenait, mais pourtant j'étais désolée de devenir une troisième fois la fable du public. Il était parti l'hiver précédent un jour de concert où nous avions cinq cents personnes invitées; cela avait été raconté et commenté dans toutes les gazettes aussi bien que dans tous les salons. Je n'avais plus la confiance de croire à la bienveillance générale, et je sentais combien ma position serait difficile. Aussi, quoiqu'il m'en coûtât, j'offris de le suivre. Il s'y refusa positivement, mais, cette fois, nous nous séparâmes sans être brouillés et en conservant une correspondance.
Il me laissa dans une situation de fortune très modeste, mais suffisante pour vivre décemment dans le monde où j'étais reçue. Il eut même le bon procédé de me donner un ordre illimité sur son banquier, en m'indiquant seulement la somme que je ne devais pas excéder et que je n'ai jamais dépassée.
Cette phase de ma vie dura deux années qui ont été les plus tranquilles dont je conserve le souvenir. Je menais modérément la vie du monde; j'avais un intérieur doux où j'étais adorée. Mon père était dans toute la force de son intelligence et de sa santé, et s'occupait continuellement de mon frère et de moi. Nous avions repris nos lectures et nos études et menions une vie très rationnelle. Mon frère avait une très belle voix. Nous faisions beaucoup de musique.
Il s'y réunissait souvent d'autres amateurs, au nombre desquels je ne dois pas négliger de nommer monsieur le duc de Berry. Il était établi à Londres où il menait une vie bien peu digne de son rang et encore moins de ses malheurs. Sa société la plus habituelle était celle de quelques femmes créoles. Il s'y permettait des inconvenances qu'on lui rendait en familiarités. Du moins ceci se passait entre français; mais il s'était engoué d'une mauvaise fille anglaise qu'il menait aux courses dans sa propre voiture, qu'il accompagnait au parterre de l'Opéra où il siégeait à côté d'elle.
Quelquefois, quand la foule le bousculait par trop, il lui prenait un accès de vergogne et il venait se réfugier dans ma loge ou dans quelque autre. Mais nous entendions à la sortie la demoiselle qui appelait «Berry, Berry», pour faire avancer leur voiture.
Monsieur le duc de Berry était souvent déplacé dans ses discours aussi bien que dans ses actions, et se livrait à des accès d'emportement où il n'était plus maître de lui. Voilà le mal qu'il y a à en dire. Avec combien de joie je montrerai le revers de la médaille.
Monsieur le duc de Berry avait beaucoup d'esprit naturel, il était aimable, gai, bon enfant. Il contait, d'une manière charmante: c'était un véritable talent, il le savait et, quoique prince, il attendait naturellement les occasions sans les chercher. Son cœur était excellent; il était libéral, généreux, et pourtant rangé. Avec un revenu fort médiocre, qu'il recevait du gouvernement anglais, et des goûts dispendieux, il n'a jamais fait un sol de dettes. Tant qu'il avait de l'argent, sa bourse était ouverte aux malheureux aussi largement qu'à ses propres fantaisies; mais, lorsqu'elle était épuisée, il se privait de tout jusqu'au moment où elle devait se remplir de nouveau.
Il ne partageait pas en politique les folies de l'émigration. Je l'ai vu s'indigner de bonne foi contre les gens qui excusaient la tentative faite sur le Premier Consul par la machine infernale. Je me rappelle entre autre une boutade contre monsieur de Nantouillet, son premier écuyer, à cette occasion. Il était en cela bien différent d'autres émigrés. Le comte de Vioménil, par exemple, cessa de venir chez ma mère, avec laquelle il était lié depuis nombre d'années, parce que j'avais dit que la machine infernale me semblait une horrible conception. Le futur maréchal racontait à tout son monde qu'on ne pouvait s'exposer à entendre de pareils propos, et l'auditoire partageait son indignation.
Monsieur le duc de Berry était resté très français. Nous apprîmes un soir, dans le salon de lady Harington, où se trouvait le prince de Galles, les succès d'une petite escadre française dans les mers de l'Inde. Monsieur le duc de Berry ne pouvait pas cacher sa joie; je fus obligée de le catéchiser pour obtenir qu'il la retînt dans des limites décentes au lieu où il était. Le lendemain, il arriva de bonne heure chez nous: