«Hé bien, mes gouvernantes, j'ai été bien sage hier soir, mais je veux vous embrasser ce matin en signe de joie.»
Il embrassa ma mère et moi, et puis se prit à sauter et à gambader en chantant:
«Ils ont été battus, ils ont été battus; nous les battons sur l'eau comme sur terre; ils sont battus. Ah! mes gouvernantes, laissez-moi dire, nous sommes seuls ici!...»
On ne peut nier qu'il n'y eût de la générosité dans cette joie d'un succès hostile à tous ses intérêts personnels. Monsieur le duc de Berry était le seul des princes de sa Maison qui éprouvât cet amour de la patrie. Seul aussi il avait le goût des arts qu'il cultivait avec assez de succès. Malgré ses travers, il était honnête homme. Je crois qu'il aurait été un souverain très dangereux, mais pourtant il était de toute sa famille le plus capable de générosité. J'ai répugnance à le dire, mais je crains qu'il ne fût pas brave. Je ne le conçois pas, car cette qualité semblait faite exprès pour lui, et il lui échappait sans cesse des expressions et des sentiments que n'aurait pas désavoués Henri IV. Si donc il a montré de la faiblesse, ce qui n'est guère douteux, il faut que ce soit le résultat de la déplorable éducation de nos princes. Toutefois, son frère, moins distingué que lui sous tous les autres rapports, a échappé à cette triste fatalité.
Le bill sur les dettes faites à l'étranger étant passé, et monsieur le comte d'Artois s'ennuyant à Édimbourg autant que ses entours, il revint s'établir à Londres. Mais il s'était passé de grands changements autour de lui pendant le dernier séjour en Écosse. Monsieur le comte d'Artois était, depuis bien des années, très attaché à madame de Polastron. Elle l'aimait passionnément, mais non pas pour sa gloire; et c'est à l'influence exercée par elle qu'il faut en partie attribuer le rôle peu honorable que le prince a joué pendant le cours de la Révolution. Publiquement établie chez lui, cette liaison était tellement affichée qu'elle avait cessé de faire scandale.
Lors de son arrivée à Holyrood, monsieur le comte d'Artois, qui n'était rien moins que religieux, fut très importuné du zèle avec lequel les catholiques d'Écosse se mettaient en frais de lui procurer des messes et des offices. À je ne sais quelle grande fête, il fut obligé, par leurs prévenances, de faire une vingtaine de milles pour passer cinq ou six heures à la chapelle d'un grand seigneur du pays. Ennuyé à mort de cette sujétion, il voulut avoir un aumônier. Madame de Polastron écrivit à madame de Laage de lui chercher un prêtre pour dire la messe, d'une classe assez inférieure pour qu'il ne pût avoir prétention à l'entrée du salon, l'intention de Monseigneur étant qu'il mangeât avec ses valets de chambre.
Madame de Laage s'adressa à monsieur de Sabran. Il lui dit:
«J'ai votre affaire, un petit prêtre, fils d'un concierge de chez moi. Il est jeune, point mal de figure; je ne le crois difficile en aucun genre, et il n'y aura pas à se gêner avec lui.»
On expliqua à l'abbé Latil ce dont il s'agissait; il accepta avec joie, et on l'emballa dans le coche pour Édimbourg où il s'établit sur le pied convenu.
La duchesse de Guiche, après quelques aventures, avait fini par s'attacher plus sérieusement à monsieur de Rivière, simple écuyer du Roi. La liberté de l'émigration l'avait rapproché d'elle; il lui était fort dévoué. Elle quitta la Pologne où elle était près de son père, le duc de Polignac, vint à Londres, fut envoyée en France par monsieur le comte d'Artois pour lier une intrigue avec le Premier Consul, échoua, retourna en Allemagne, repassa à Londres, et finalement arriva à Holyrood, déjà fort souffrante. Le mal empira; monsieur de Rivière accourut.