Il avait cessé de manger avec les valets de chambre depuis le départ d'Édimbourg; mais ce fut alors seulement qu'il prit place à la table du prince dont le ton changea complètement. De très libre qu'il avait été, il devint d'un rigorisme extrême; et monsieur de Rivière, qui s'en abstenait par scrupule, y revint et y tint le premier rang. Monsieur le comte d'Artois, toujours un peu embarrassé de son changement, lui savait un gré infini d'avoir été son précurseur et d'être entré par la même porte dans la voie qu'ils suivaient avec la même ferveur.
Avant que la maladie de madame de Polastron absorbât entièrement monsieur le comte d'Artois, il allait quelquefois dans le monde. Je l'y rencontrais, surtout chez lady Harington où je passais ma vie. Il s'y trouvait souvent avec le prince de Galles, et, malgré la différence de leur position, c'était le prince français qui avait tout l'avantage. Il était si gracieux, si noble, si poli, si grand seigneur, si naturellement placé le premier sans y songer que le prince de Galles n'avait l'air que de sa caricature. En l'absence de l'autre, on ne pouvait lui refuser de belles manières; mais c'étaient des manières, et, en monsieur le comte d'Artois, c'était la nature même du prince. Sa figure aussi, moins belle peut-être que celle de l'anglais, avait plus de grâce et de dignité; et la tournure, le costume, la façon d'entrer, de sortir, tout cela était incomparable.
Je me rappelle qu'une fois où monsieur le comte d'Artois venait d'arriver et faisait sa révérence à lady Harington, monsieur le duc de Berry, qui se trouvait à côté de moi, me dit:
«Comme on est heureux pourtant d'être beau prince comme cela; ça fait la moitié de la besogne.»
C'était une plaisanterie, mais au fond, il avait raison. Certainement, à cette époque, monsieur le comte d'Artois était l'idéal du prince, plus peut-être que dans sa grande jeunesse. Il n'allait guère alors dans la société française. Il recevait les hommes de temps en temps, et donnait quelques dîners. Le jour de l'An, le jour de la Saint-Louis, de la Saint-Charles, les femmes s'y faisaient écrire. Il renvoyait des cartes à toutes et faisait en personne des visites à celles qu'il connaissait. Je l'ai vu ainsi trois ou quatre fois chez ma mère, mais fort à distance. Nous n'allions pas chez madame de Polastron et cela ne se pardonnait guère.
J'ai parlé du salon de lady Harington. C'était le seul où on se réunît fréquemment, non pas tout à fait sans y être invité, mais d'une manière plus sociable que les raouts ordinaires. Lady Harington faisait trente visites dans la matinée, et laissait à la porte des femmes l'engagement à venir le soir chez elle. Chemin faisant, elle traversait plusieurs fois Bond street, et y ramassait les hommes qui s'y promenaient. Cette manœuvre se renouvelait trois à quatre fois par semaine, et le fond de la société, étant toujours le même, finissait par former une coterie. Mon instinct de sociabilité française me poussait à y donner la préférence sur les grandes assemblées que je trouvais dans d'autres maisons. Lady Harington me comblait de prévenances et je me plaisais fort chez elle.
C'est là où je m'étais assez liée avec lady Hester Stanhope qui, depuis, a joué un rôle si bizarre en Orient. Elle débutait à cette célébrité par une originalité assez piquante. Lady Hester était fille de la sœur de monsieur Pitt que les bizarres folies de son mari, lord Stanhope, avaient fait mourir de chagrin. Ces mêmes folies avaient jeté la fille aînée dans les bras de l'apothicaire du village voisin du château de lord Stanhope. Monsieur Pitt, pour éviter le même sort à lady Hester, l'avait prise chez lui. Elle faisait les honneurs de la très mauvaise maison que le peu de fortune avec laquelle il s'était retiré des affaires lui permettait de tenir; et, dans ce moment d'oisiveté, il s'était établi le chaperon de sa nièce, restant avec une complaisance infinie jusqu'à quatre et cinq heures du matin à des bals où il s'ennuyait à la mort. Je l'y ai souvent vu, assis dans un coin, et attendant avec une patience exemplaire qu'il convînt à lady Hester de terminer son supplice.
Je ne parlerai pas de ce qui a décidé lady Hester à s'expatrier. J'ai entendu dire que c'était la mort du général Moore, tué à la bataille de la Corogne; mais cela s'est passé après mon départ, et je ne raconte que ce que j'ai vu ou crois savoir d'une manière positive. À l'époque dont je parle, lady Hester était une belle fille d'une vingtaine d'années, grande, bien faite, aimant le monde, le bal, les succès de toute espèce, pas mal coquette, ayant le maintien fort décidé, et une bizarrerie assez piquante dans les idées. Cela ne passait pas pourtant les bornes de ce qu'on appelle de l'originalité. Pour une Stanhope (ils sont tous fous), elle était la sagesse même.
J'ai fait dans ce même temps bien souvent de la musique avec madame Grassini. C'est la première chanteuse qui ait été reçue à Londres précisément comme une personne de la société. Elle ajoutait à un grand talent une extrême beauté; beaucoup d'esprit naturel lui servait à adopter le maintien sortable à tous les lieux où elle se trouvait. Le duc d'Hamilton la fit entrer dans l'intimité de ses sœurs. Le comte de Fonchal, ambassadeur de Portugal, lui donnait des fêtes charmantes où tout le monde voulait aller. Non seulement elle était invitée aux concerts, mais à toutes les réunions de société et même de coterie. Actrice excellente, sa méthode de chanter était admirable. Elle a mis à la mode des voix de contralto qui ont à peu près expulsé du théâtre celles de soprano, seules appréciées jusque-là. Le premier grand talent qui se trouvera posséder une voix de cette dernière nature amènera une nouvelle révolution.
Le musicien le plus extraordinaire que j'aie jamais rencontré, c'est Dragonetti. Il était alors à l'apogée du prodigieux talent avec lequel il avait maîtrisé, assoupli, apprivoisé, on pourrait dire, cet immense et grossier instrument qu'on appelle une contrebasse, au point de le rendre enchanteur. Il tirait de ces trois gros câbles dont il est monté et qu'il faut toucher à pleine main des sons ravissants, et était parvenu à une exécution qui tient du prodige.