Je me souviens qu'à la suite d'un grand concert donné par le comte de Fonchal, la foule s'étant écoulée, nous restâmes en petit comité pour le souper. On parla de danses nationales, de la tarentelle. La fille de l'ambassadeur de Naples la dansait très bien, je l'avais dansée autrefois. On nous pressa de l'essayer. Viotti s'offrit à la jouer, mais il savait mal l'air. Dragonetti le lui indiqua. Nous commençâmes notre danse. Viotti jouait, Dragonetti accompagnait. Bientôt nous fûmes essoufflées, et les danseuses s'assirent. Viotti termina son métier de ménétrier en improvisant une variation charmante. Dragonetti la répéta sur la contrebasse. Le violon reprit une variation plus difficile, l'autre l'exécuta avec la même netteté. Viotti s'écria:
«Ah! tu le prends comme cela! nous allons voir.»
Il chercha tous les traits les plus difficiles que Dragonetti reproduisit avec la même perfection. Cette lutte de bonne amitié se continua, à notre grande joie, jusqu'au moment où Viotti jeta son violon sur la table en s'écriant:
«Que voulez-vous, il a le diable au corps ou dans sa contrebasse!»
Il était dans un transport d'admiration. Dragonetti n'a eu ni prédécesseur, ni, jusqu'à présent, d'imitateur.
CHAPITRE VI
Querelles parmi les évêques. — Les treize. — Mort de la comtesse de Rothe. — Regrets de l'archevêque de Narbonne. — Réponse du comte de Damas. — Pozzo di Borgo. — Sa rivalité avec Bonaparte. — Édouard Dillon. — Calomnies sur la reine Marie-Antoinette. — Duel. — Un mot du comte de Vaudreuil. — Pichegru. — Les Polignac. — Mort de monsieur le duc d'Enghien. — Je quitte l'Angleterre.
La société de l'émigration française fut mise en commotion par les résultats du Concordat. Les évêques, qui, jusque-là, avaient vécu en bon accord, se divisèrent sur la question des démissions demandées par le Pape. L'évêque de Comminges, mon oncle, et l'évêque de Troyes, Barral, furent les chefs de ceux qui se soumirent. Les autres étaient sous la guidance de l'archevêque de Narbonne, Dillon, et de l'évêque d'Uzès, Béthizy. L'aigreur et les haines étaient au comble. Les non-démissionnaires avaient la majorité à Londres. Ils étaient treize et s'appelaient fièrement les treize.
Madame de Rothe, qui avait conservé toute sa violence dans son âge très avancé, ne les désignait jamais autrement. Elle faisait des scènes à mon père parce qu'il approuvait le parti pris par son frère et le disait hautement. Il n'avait guère d'imitateurs; quelques-uns auraient volontiers été de son avis, mais ils n'osaient pas en convenir. Ceux des émigrés se disposant à rentrer en France étaient les plus violents dans leurs propos, afin de dissimuler leurs projets, et, pendant qu'ils faisaient leurs paquets, n'en criaient que plus fort contre les déserteurs de la veille et tout ce qui se passait en France. Dans cette disposition, toute idée, toute démarche, toute parole raisonnable, soulevaient des tempêtes.
Les évêques démissionnaires avaient originairement eu le projet, après avoir obéi au Pape, de s'en tenir là et de ne point rentrer en France. Mais on leur rendit la vie si dure qu'ils ne purent y tenir, et cette position donna grande force aux arguments d'une lettre par laquelle monsieur Portalis les engageait à venir au secours de l'Église. Après la première fureur occasionnée par leur départ, les passions se calmèrent, et les treize, n'étant plus une majorité puisque la minorité avait quitté la place, devinrent moins violents. L'archevêque de Narbonne et madame de Rothe reprirent leurs habitudes de confiance intime avec mon père. Il leur était fort attaché.