J'ai oublié de dire qu'avant mon mariage, je voyais beaucoup Pozzo, chez mes parents. Depuis, la vaste jalousie de monsieur de Boigne, qui embrassait la nature entière, y compris mon père et mon chien, m'avait séquestrée de toutes relations sociales, et je n'avais vu le monde que comme une lanterne magique. D'ailleurs, Pozzo avait fait un long séjour à Vienne où il avait accompagné lord Minto, son patron et son ami. Cette liaison s'était formée à l'époque où lord Minto, alors sir Gilbert Elliot, avait été vice-roi de Corse, et où Pozzo était son conseil et son ministre. Il avait aussi des rapports très intimes avec mon oncle, Édouard Dillon. Celui-ci commandait un régiment irlandais, au service de l'Angleterre, qui occupait la Corse.

Lorsque les forces britanniques évacuèrent l'île, Pozzo fut obligé de la quitter, le parti français ayant pris le dessus. Je crois qu'il s'agissait peu du parti français ou anglais dans le cœur de Pozzo à cette époque, mais seulement de celui que Bonaparte ne suivait pas. Les deux cousins s'étaient tâtés. À une liaison intime de jeunesse, avait succédé une haine fondée sur l'ambition. Ils ne pensaient alors qu'à dominer dans leur île, et ils avaient promptement découvert qu'ils ne pouvaient y réussir qu'en devenant vainqueur l'un de l'autre.

Je crois bien que Pozzo n'appela les anglais que parce que Bonaparte se déclara révolutionnaire. Depuis, Pozzo est devenu peut-être réellement absolutiste, mais, à cette époque, il était très libéral et plutôt républicain. Je lui ai entendu faire des morceaux sur la Patria et les Castagnes qui étaient fort dans mes goûts, mais qui ne ressemblent guère aux principes de la sainte alliance.

Pozzo se rendait justice en se sentant le rival du Bonaparte d'alors. Mais cette idée, une fois entrée dans sa tête corse, il n'a pu l'en déloger et il s'est regardé comme le rival du vainqueur de l'Italie, du Premier Consul et même de l'empereur Napoléon. Il avait trop d'esprit pour montrer ouvertement cette pensée, mais elle fermentait dans sa cervelle et s'en échappait en haine la plus active. Il aurait été jusqu'au fond des enfers chercher des antagonistes à Bonaparte et l'a toujours poursuivi avec une persévérance à laquelle son esprit des plus distingués et de rares talents ont donné une influence que sa situation sociale ne devait pas faire prévoir.

À cette époque, il était constamment chez nous, passant alternativement du découragement et de la plus profonde tristesse à des espérances exagérées et à des accès de gaieté folle, mais toujours spirituel, intéressant, amusant, éloquent même. Son langage, un peu étrange et rempli d'images, avait quelque chose de pittoresque et d'inattendu qui saisissait vivement l'imagination, et son accent étranger contribuait même à l'originalité des formes de son discours. Il était parfaitement aimable. Son manque de savoir-vivre n'avait pas encore l'aplomb que les succès lui ont donné. Et puis, on était moins choqué de voir un petit Corse manquer aux usages reçus que lorsqu'il a déployé ses habitudes grossières dans la pompe des ambassades.

Édouard Dillon le mit en rapport avec monsieur le comte d'Artois. Pozzo l'apprécia bien vite, et, tandis que le prince croyait s'être assuré un agent, Pozzo ne vit en lui qu'un instrument dont il se servirait dans l'intérêt de son ambition et surtout de ses haines, s'il le pouvait. Mais cet instrument lui paraissait bien peu incisif, et il s'expliquait avec une grande amertume sur le peu de parti qu'il y avait à en tirer.

Édouard Dillon, dont je viens de parler, était le frère de ma mère. Il avait été longtemps connu sous le nom du beau Dillon. La chronique du temps l'a désigné comme un des amants que la calomnie a donnés à la Reine. Voici sur quel fondement on avait fondé cette histoire.

Édouard Dillon était très beau, très fat, très à la mode. Il était de la société intime de madame de Polignac, et probablement adressait à la Reine quelques-uns de ces hommages qu'elle réclamait comme jolie femme. Un jour, il répétait chez elle les figures d'un quadrille qu'on devait danser au bal suivant. Tout à coup, il pâlit et s'évanouit à plat. On le plaça sur un sopha, et la Reine eut l'imprudence de poser sa main sur son cœur pour sentir s'il battait. Édouard revint à lui. Il s'excusa fort de sa sotte indisposition et avoua que, pour ne pas manquer à l'heure donnée par la Reine, il était parti de Paris sans déjeuner, que, depuis les longues souffrances d'une blessure reçue à la prise de Grenade, ces sortes de défaillances lui prenaient quelquefois, surtout quand il était à jeun. La Reine lui fit donner un bouillon, et les courtisans, jaloux de ce léger succès, établirent qu'il était au mieux avec elle.

Ce bruit tomba vite à la Cour, mais fut confirmé à la ville lorsque, le jour de la Saint-Hubert, on le vit traverser Paris dans le carrosse à huit chevaux de la Reine. Il était tombé de cheval et s'était recassé le bras à la chasse. La voiture de la Reine était seule présente; elle ordonna qu'on y transportât mon oncle et revint, comme de coutume, dans celle du Roi, car la sienne n'y était que d'étiquette. Il est très probable que beaucoup des histoires qu'on a faites sur le compte de la pauvre Reine n'avaient pas des fondements plus graves.

Mon oncle avait eu un duel qui avait fait une sorte de bruit. Soupant chez un des ministres, un provincial dont j'oublie le nom, lui dit à travers la table: