Deux heures après, lorsque monsieur le prince de Condé arriva, il le trouva encore dans cette cuisine, dont Gui n'avait pu l'arracher, et où il ne voulait laisser entrer aucun autre. Monsieur le prince de Condé l'emmena à Wanstead. Les soins de madame de Reuilly, sa fille naturelle que madame de Monaco, devenue princesse de Condé, élevait, contribuèrent à le calmer. Cette douleur excessive, accompagnée d'accès de fureur et de cris de vengeance, est le plus beau moment de la vie de monsieur le duc de Bourbon, et je me plais à le retracer.

Quant à l'émigration en général et aux princes en particulier, l'impression de cet événement fut singulièrement fugitive. Seulement, par respect pour monsieur le prince de Condé, monsieur le comte d'Artois décida que le deuil, qui ne devait être que de cinq jours, serait porté à neuf, et il crut faire une grande concession.

Monsieur le prince de Condé en jugea de même, car il vint en personne à Londres pour remercier monsieur le comte d'Artois. La nouvelle arriva le lundi. Monsieur le duc de Berry s'abstint d'aller le mardi à l'Opéra, mais il y reparut à la représentation suivante, le samedi.

Le procès de Moreau étant fini et la tranquillité n'ayant pas été troublée en France, je me décidai à me rendre aux invitations réitérées de monsieur de Boigne. Ma position était très fausse, je le sentais. L'importance des tracasseries qui me rendaient la vie insupportable diminuait à mes propres yeux dans l'éloignement, et je n'avais pas de bonnes raisons à me donner à moi-même pour me refuser à obéir à des ordres que monsieur de Boigne avait le droit de donner. Il venait de faire l'acquisition d'une charmante habitation, Beauregard, à quatre lieues de Paris, et m'engageait à venir l'y trouver. Mes parents promettaient de me rejoindre, si je pouvais obtenir leur radiation, et cela acheva de me décider.

TROISIÈME PARTIE
L'EMPIRE

CHAPITRE I

Départ d'Angleterre. — Arrivée à Rotterdam. — Monsieur de Sémonville. — Séjour à la Haye. — Camp de Zeist. — Douaniers français. — Anvers. — Monsieur d'Argout. — Monsieur d'Herbouville. — Monsieur Malouet. — Arrivée à Beauregard.

Je m'embarquai à Gravesend, au mois de septembre 1804, à bord d'un bâtiment hollandais frété pour Rotterdam. Il se trouva chargé d'huile de baleine. Nous essuyâmes un orage violent; la mer devint fort grosse; le bateau resta fort petit. La lame passait dessus; elle arrivait dans ma cabine, après avoir lavé les tonneaux d'huile de poisson, y apportant une odeur infecte, et aggravait encore les horreurs de la traversée. Elle fut longue, car mon patron, très ignorant probablement, manqua l'embouchure de la Meuse et nous n'arrivâmes à la Brielle que le quatrième jour.

La guerre rendait les communications difficiles; il fallait saisir l'occasion d'un bâtiment de commerce. Les paquebots réguliers n'allaient qu'à Husum, sur la côte de Suède. La traversée était rude; et le voyage de terre, très pénible, aurait été presque impraticable pour une jeune femme seule. Les papiers de notre patron portaient son arrivée d'Emden; c'était une fraude convenue, elle ne trompait personne. J'entendis le chef des douaniers qui vinrent à bord demander à ceux qui inspectaient le navire pendant que lui examinait les papiers:

«Cela vient du Grand-Emden?