«—Oui, monsieur, du Grand-Emden.

«—C'est bon.»

Et il rendit les papiers au patron sans autre commentaire; le Grand-Emden, dans leur argot, c'était Londres. Je débarquai sans trop de tracasseries de la douane; j'envoyai chez le banquier auquel j'étais adressée et où je devais trouver, avec des lettres de monsieur de Boigne, les passeports nécessaires pour continuer ma route; il n'avait rien reçu.

Me voilà donc tout à fait seule dans un pays étranger, sans appui et sans conseils. J'écrivis à Paris à deux de mes oncles qui devaient s'y trouver avec monsieur de Boigne. En attendant, je ne savais que devenir; ma situation à Rotterdam avait une apparence aventurière qui me déplaisait fort. Certainement, si les communications avaient été plus faciles, je serais retournée au Grand Emden.

Le banquier me conseilla d'aller à la Haye voir monsieur de Sémonville qui, tout-puissant, pourrait faciliter mon voyage. Je me rappelle que cet homme répondit aux craintes que je lui exprimais sur l'interruption de toute communication avec l'Angleterre où je laissais des intérêts si chers:

«Ne vous tourmentez pas, madame, c'est impossible: on pourra essayer de comprimer le commerce de la Hollande avec l'Angleterre; mais ce ne pourra être que pour bien peu de jours, il reprendra son cours comme l'eau reprend son niveau et cela ne durera jamais une semaine.»

Malgré sa perspicacité commerciale, il n'avait pas prévu qu'il se trouverait une main assez ferme pour maintenir pendant des années cette machine hydraulique qu'il déclarait impossible pour une semaine. À la vérité, elle a fini par faire explosion.

Aussitôt que ma voiture put être préparée, je me rendis à la Haye. J'écrivis à monsieur de Sémonville pour lui demander un rendez-vous; il envoya sur-le-champ monsieur de Canouville me dire qu'il allait venir chez moi. Les façons de monsieur de Canouville m'effarouchèrent un peu. Sous prétexte qu'il était mon cousin et peut-être aussi parce que j'étais jeune, jolie et seule, il prit un petit ton de plaisanterie et de légèreté qui, par les mêmes raisons, me déplurent extrêmement; et je gravai sur mon agenda que tous les jeunes gens de la France révolutionnaire étaient familiers, avantageux, ridicules et impertinents. Je m'y attendais bien; j'allais sûrement trouver monsieur de Sémonville impérieux, arrogant, insolent et alors toutes mes sages prévoyances de vingt ans seraient accomplies.

Monsieur de Sémonville arriva; il était dans la douleur. La maladie de madame Macdonald avait appelé madame de Sémonville à Paris et, la veille, on avait reçu nouvelle de la mort de la jeune femme. Monsieur de Sémonville me témoigna le regret de ne pouvoir chercher à me rendre agréable une maison remplie de deuil. Tout-puissant en Hollande, son pouvoir ne s'étendait pas au delà; il ne pouvait me donner des passeports que jusqu'à Anvers où il me faudrait en attendre de Paris. Il m'engageait à rester à la Haye de préférence, se mettant au reste de sa personne tout à fait à mes ordres. La conversation se prolongea, il me parla de Monsieur; je pensai qu'il entendait par là Louis XVIII et je répondis que le Roi n'était pas en Angleterre, croyant faire acte de courageuse manifestation de mes principes royalistes.

«Je le sais bien, reprit avec douceur Monsieur de Sémonville, je parle de son frère, Monsieur