Je restai confondue, car, en Angleterre, personne n'avait jamais inventé d'appeler le comte d'Artois Monsieur, et c'était la première fois que ce nom lui était donné devant moi. Dans la suite de notre entrevue, monsieur de Sémonville me parla de la fin tragique de monsieur le duc d'Enghien avec une douleur qui faisait singulièrement contraste avec l'incurie que j'avais laissée de l'autre côté du canal. Je commençais à éprouver quelque hésitation dans mes idées si bien arrêtées une heure avant. Cependant, je m'en tirai en me disant que monsieur de Sémonville était une anomalie avec le reste de ses compatriotes. Quant à moi, je ne sais trop ce que j'étais, anglaise je crois, mais certainement pas française.
J'avais vu à Londres et retrouvé pendant la traversée un monsieur de Navaro, portugais allant en Russie. Il porta à la femme du ministre de Portugal une lettre de recommandation que j'avais pour son mari, et lui raconta ma position isolée. Une heure après, la bonne madame de Bezerra vint à mon auberge, s'empara de moi, m'emmena dîner chez elle, puis au spectacle dans la loge diplomatique. Le lendemain, elle me promena partout; dès lors je devins l'objet des prévenances de toute la société de la Haye. Il faudrait savoir à quel point le corps diplomatique s'y ennuyait pour apprécier avec quelle joie il vit tomber au milieu de lui une jeune femme qui lui apportait une espèce de distraction.
Le comte de Stackelberg, mélomane enragé, avait bien vite découvert que j'étais bonne musicienne. C'était à qui me ferait chanter; et, me trouvant complètement oiseau de passage à la Haye, je sifflais tant qu'on voulait. Je n'ai jamais eu tant de succès. J'avais le bon sens de voir que cela tenait au cadre où je me trouvais beaucoup plus qu'à mon mérite; cependant, je compris que je ne devais pas prolonger cette vie trop longtemps. Je m'arrachai inhumainement aux adorations des représentants de toute l'Europe pour aller faire une tournée à Amsterdam et dans le reste de la Hollande.
Trois ou quatre des jeunes attachés annoncèrent le projet de m'escorter; je m'y opposai sérieusement, et ma bonne amie Bezerra leur fit comprendre que cela me déplaisait beaucoup. C'est pendant ce séjour à la Haye que j'ai fait avec le comte de Nesselrode une connaissance qui, par la suite, est devenue une véritable amitié.
Je m'arrêtai à Harlem pour acheter des jacinthes. On me proposa d'entendre l'orgue; n'ayant rien à faire j'y consentis. J'entrai dans l'église; j'y étais seule; l'organiste était caché. La musique la plus ravissante commença; l'artiste était habile, l'instrument magnifique; il forme des échos, en chœur, qui se répondent entre eux des divers points de l'église. Je n'étais pas dans l'habitude d'entendre de la musique religieuse; j'y pleurai, j'y priai de toute mon âme. Enfin, je ne sais si cela tenait à ma disposition, mais je n'ai guère éprouvé d'impression plus profonde et, sauf les heures qui ont été inscrites sur mon cœur par le malheur, il en est peu dans ma vie dont je conserve un souvenir plus vif que celle passée dans la cathédrale d'Harlem.
Je restai trois jours à Amsterdam; j'allai faire les visites convenues, à Brock, à Zaandam, etc. Monsieur Labouchère me donna à dîner; j'y vis des messieurs et des dames, hollandais et hollandaises. On me montra beaucoup de curiosités. On me parla de bien d'autres, ce qui n'empêcha pas que je ne fusse charmée de quitter cette ville. Malgré son grand commerce, elle m'a paru horriblement triste. Je m'arrêtai à Utrecht; j'y pris une voiture du pays pour aller voir l'établissement morave et le camp que le général Marmont commandait dans la plaine de Zeist. Je trouvai que ces frères si heureux dans le conte de madame de Genlis, dont ma mémoire gardait un souvenir d'enfance, avaient l'air pâles, tristes et ennuyés. J'achetai quelques babioles, et il s'éleva une querelle entre eux. L'un affirmait que les objets de son travail avaient une supériorité que l'autre lui contestait. Je partis peu édifiée. En revanche, je le fus beaucoup de l'aspect du camp français. Je venais d'en visiter en Angleterre, et ils étaient loin de présenter un spectacle aussi brillant et aussi animé; cependant les soldats français avaient moins bonne mine individuellement et n'étaient pas si bien vêtus.
Je vis passer la calèche du général Marmont où était sa femme très parée, coiffée en cheveux et sans fichu. Les postillons avaient des vestes couvertes de galons d'or; la calèche était dorée, mais malpropre et mal attelée. Tout cela me parut en total un équipage fort ridicule, y compris madame la générale. Je m'en amusai; c'était bien comme je l'avais prévu.
Après une absence de dix jours, je revins à la Haye; j'y trouvai des lettres de mes oncles. Monsieur de Boigne, ayant mal calculé le moment de mon arrivée, était parti pour la Savoie. On m'annonçait que je trouverais mes passeports à Anvers. Je passai une soirée chez madame de Bezerra pour prendre congé de la société de la Haye; monsieur de Sémonville y vint ainsi que toutes les autorités hollandaises et, le lendemain, je partis.
On m'avait fait peur de la sévérité des douaniers, et j'étais d'autant plus effrayée d'avoir affaire à des commis français que mes rapports avec ceux de l'Allien-Office, au moment de mon départ d'Angleterre, m'avaient paru fort désagréables. Or, si les anglais étaient malhonnêtes, qu'avais-je à attendre de commis français? Monsieur de Sémonville m'avait bien donné une lettre de recommandation, mais cependant le cœur me battait en arrivant au premier poste français.
On me pria très poliment d'entrer dans le bureau; j'y fus suivie par mes femmes. Ma voiture était censée venir de Berlin. Comme anglaise, elle aurait été confisquée; mais, en qualité d'allemande, elle passait en payant un droit considérable. Pendant que je l'acquittais, les jeunes gens de la douane admiraient cette voiture, qui était très jolie: