«C'est une voiture de Berlin, dit le chef.

«—Oui, monsieur, regardez plutôt, c'est écrit sur tous les ressorts.»

Je devins rouge comme un coq en suivant leurs regards et en voyant imprimé sur le fer: Patent London. Ils se prirent à sourire, et je payai la somme convenue pour ma voiture allemande. Pendant que le chef enregistrait et me délivrait les certificats, un autre s'occupait de mon passeport et me faisait un signalement très obligeant mais qui me tenait assez mal à mon aise. Le chef s'en aperçut, et, levant à moitié les yeux de dessus son papier:

«Mettez jolie comme un ange; ce sera plus court et ne fatiguera pas tant madame.»

Un employé subalterne avait à moitié ouvert une des bâches de la voiture, sans même la descendre; je lui glissai deux louis dans la main; un des commis rentra un instant après et me les remit en me disant avec la plus grande politesse:

«Madame, voilà deux louis que vous avez laissé tomber par mégarde.»

Je les repris, un peu honteuse. Enfin tout semblait terminé à ma plus grande satisfaction lorsqu'ils s'avisèrent que le fouet de mon courrier était anglais. Ils me montrèrent London écrit sur le bout d'argent dont il était orné; sans doute je l'avais acheté dans quelque endroit où les marchandises anglaises étaient admises, mais, en France, elles étaient prohibées et leur devoir ne leur permettait d'en laisser passer aucune. Nous gardâmes tous notre sérieux à cette dernière scène du proverbe. Ils me souhaitèrent un bon voyage et je partis très étonnée d'avoir trouvé une si obligeante et si spirituelle urbanité là où je ne m'attendais qu'à des procédés grossiers jusqu'à la brutalité. Je suis entrée dans ces détails pour montrer jusqu'à quel point les émigrés, qui avaient le droit de se croire les plus raisonnables, étaient encore absurdes dans leurs idées sur la France et, au fond, lui étaient hostiles.

Arrivée à Anvers, je trouvai à l'auberge un billet de monsieur d'Herbouville, alors préfet, qui m'annonçait avoir mes passeports. J'étais proche parente de sa femme; il avait donné l'ordre de le prévenir du moment où je serais à Anvers. J'étais à peine établie dans ma chambre d'auberge que j'y vis entrer un grand dadais de cinq pieds dix pouces répétant au plus pointu d'une voix de fausset bien aiguë:

«Apollinaire, c'est Apollinaire, je suis Apollinaire,» et faisant à coudes ouverts des révérences jusqu'à terre.

Je fus quelques instants à reconnaître le jeune d'Argout que j'avais beaucoup vu quelques année avant à Londres où son oncle (qui était aussi le mien, ayant épousé une sœur de mon père) s'occupait de son éducation avec un soin auquel il a répondu. C'est lui qui, depuis, s'est élevé par un mérite incontestable accompagné d'une disgrâce et d'une gaucherie qu'il déployait alors dans toute leur naïveté. Il m'en donna une nouvelle preuve le lendemain matin. Il m'accompagna à la cathédrale d'Anvers et, malgré toutes mes supplications, il monta jusqu'au haut du clocher toujours à reculons, en me donnant la main, ce qui n'était pas plus commode pour moi que pour lui. Il exerçait alors une petite place dans les droits réunis dont il faisait vivre sa mère. Depuis, il est devenu préfet, pair, enfin ministre. Il est homme de talent, de cœur et très honnête; mais son esprit est presque aussi gauche que ses manières.