CHAPITRE II
Mes opinions. — La duchesse de Châtillon. — La duchesse de Laval, le duc de Laval. — La famille de Rohan. — La princesse Berthe de Rohan. — La princesse Charles de Rochefort. — La princesse Herminie de Rohan. — Scène pénible. — Mon premier bal à Paris. — L'amiral de Bruix, sa mort. — Paroles de l'Empereur. — La princesse Serge Galitzin. — La duchesse de Sagan. — Monsieur de Caulaincourt. — Scène entre la princesse de la Trémoille et monsieur d'Aubusson. — La duchesse de Chevreuse.
Je ne voulus pas assister aux fêtes du couronnement; mon héroïsme royaliste en aurait trop souffert. Nous nous amusions dans notre oisive nullité par mille brocards. Un seul était assez piquant; on disait que le manteau impérial restait flottant parce que l'Empereur n'avait pas su passer la Manche. En dépit de mes préjugés, je n'avais pu me défendre d'une exaltation très sincère pour le Premier Consul. J'admirais en lui le conquérant et le faiseur de bulletins. Personne ne m'avait expliqué son immense mérite de législateur et de tranquilliseur des passions; je n'étais pas en état de l'apprécier à moi seule. Je me serais, je crois, volontiers enthousiasmée pour lui si j'avais vécu dans une autre atmosphère.
À Londres, ma pauvre mère avait souvent pleuré de chagrin en me voyant si mal penser; elle prétendait que je montais la tête de mon frère pour Bonaparte. Il est certain que, voyant nos princes de près et le Premier Consul de loin, tous mes vœux étaient pour lui; la mort du duc d'Enghien avait été une impression aussi fugitive en moi qu'en ceux avec lesquels je me trouvais alors. Toutefois, malgré cette velléité d'admiration pour l'Empereur, je tenais par mille préjugés à ce qu'on appelait l'ancien régime; et mon éducation toute anglaise me rendait, par intuition, de la secte qui, depuis, a été appelée libérale. Voilà, autant que je puis le démêler à présent, le point où j'en étais à mon arrivée en France. Monsieur de Boigne, ce que je ne conçois guère, n'était pas du tout révolutionnaire et, sur ce seul point de la politique, nous étions à peu près d'accord.
Nous allâmes à la fin de décembre nous établir à Paris; j'y passai trois mois, les plus ennuyés de ma vie. La société de Paris est tellement exclusive qu'il n'y a nulle place pour ceux qui y débutent, et, avant de s'être formé une coterie, on y est complètement isolé. D'ailleurs, la crainte des scènes que monsieur de Boigne me faisait à propos de tout et de rien me tenait dans une réticence qui ne facilitait pas les rapports de sociabilité. Je trouvais de temps en temps une vieille femme qui se rappelait m'avoir vue téter à Versailles, ou une autre qui me racontait mes gentillesses de Bellevue, mais tout cela ne me récréait pas infiniment.
Je fus très tendrement accueillie par la princesse de Guéméné (celle dont j'ai déjà parlé); elle me fut utile et serviable autant que peut l'être une personne qui ne quitte pas son lit et voit peu de monde.
La duchesse de Châtillon, en revanche, m'était insupportable; elle me retenait des heures entières à me chapitrer sur une multitude de choses où ses conseils étaient aussi inutiles que surannés, commençant et finissant toujours ses sermons par ces mots:
«Ma petite reine, comme j'ai l'honneur de vous appartenir.»
Ce qui voulait dire en bon français:
«Tenez-vous pour très honorée que je veuille bien reconnaître la parenté entre nous,» et je ne m'y sentais nullement disposée.