Elle habitait, dans son magnifique hôtel de la rue du Bac, une grande pièce qu'elle appelait son cabinet, meublée avec beaucoup de luxe antique et fournie de huit à dix pendules qui toutes marquaient le temps d'un ton et d'un mouvement différents. Une superbe cage dorée, suspendue en guise de lustre, était occupée par des oiseaux chantant à pleine gorge. Tout ce cliquetis, avec la basse obligée de la voix monotone et sans timbre de la duchesse, me prenait sur les nerfs et rendait ces visites insupportables. Je n'en sortais jamais sans faire vœu de n'y plus retourner, vœu que j'aurais infailliblement accompli si mes lettres de Londres n'eussent souvent porté des compliments à madame de Châtillon.
Cette duchesse de Châtillon était fille de la duchesse de Lavallière, rivale de la maréchale de Luxembourg, toutes deux si belles et si galantes. La fille aussi avait été l'une et l'autre. Le cadre de la glace, dans ce cabinet où elle me faisait de si longues homélies, était incrusté des portraits de tous ses amants. N'en sachant plus que faire, elle avait inventé de les utiliser comme mobilier. Le nombre en était considérable et cela formait une très jolie décoration. Elle avait été esprit fort, mais était devenue prude et dévote. Avec elle a fini la maison de Lavallière et, avec ses deux filles, les duchesses de la Trémoille et d'Uzès, celle de Coligny-Châtillon; ce sont deux noms éteints.
La marquise, devenue duchesse, de Laval, ancienne amie de ma mère et ma marraine, me traitait avec une bonté toute maternelle. Elle était aussi simple que madame de Châtillon était pleine d'emphase et ne me faisait pas valoir la parenté. Aussi j'allais très volontiers dans la cellule du couvent de Saint-Joseph où elle vivait dans les pratiques d'une dévotion aussi minutieuse qu'indulgente. Elle donnait tout ce qu'elle avait aux pauvres, et son costume se ressentait tellement de cette pénurie qu'un jour, à l'église, un homme lui frappa sur l'épaule pour lui payer sa chaise:
«Vous vous trompez, monsieur, reprit doucement la duchesse; ce n'est pas moi, c'est cette autre dame».
Le mot dame a, dans cette situation, quelque chose qui m'a toujours touchée.
Le duc de Laval était impatienté de la position de sa femme. Après avoir vainement tenté de lui donner de l'argent qui ne faisait que traverser sa bourse, il prit le parti de lui louer un appartement décent, de payer sa modique dépense et même sa toilette sur laquelle cependant il n'obtint guère d'amélioration. S'il avait exigé un costume convenable à son état dans le monde, il l'aurait désolée; elle voulait pouvoir aller à pied toute seule, dans la boue, visiter les églises et les pauvres sans être remarquée. Quoiqu'elle ne fût pas jolie, elle avait été dans sa jeunesse la femme la plus élégante et la plus magnifique de la Cour de France; son oncle, l'évêque de Metz, payait tous ses mémoires et elle dépensait quarante mille francs pour sa toilette. Jamais changement n'avait été plus complet, et peut-être aurait-elle mieux fait d'éviter les deux extrêmes. Telle qu'elle était devenue, elle était fort considérée de son mari et adorée de ses enfants.
Ce mari est un caractère réellement original, chose rare en tout pays, plus rare en France, plus rare encore dans la classe où il est né. Depuis son entrée dans le monde, il a toujours vécu magnifiquement des profits de son jeu sans que sa considération en ait souffert. Jamais il n'a eu l'air d'aller plus qu'un autre homme de son rang dans les lieux où l'on jouait; jamais il n'a recherché ce qu'on appelle une bonne partie; cependant il comptait sur cent mille écus de rente en fonds de cartes, comme il aurait compté sur un revenu en terres. Il était le plus beau joueur et le plus juste qu'on pût rencontrer; la décision du duc de Laval aurait fait loi dans toute l'Europe sur un coup douteux.
Il avait été bon officier et on prétendait qu'il avait le coup d'œil militaire. Il s'était assez distingué pendant la campagne des princes où il avait eu le malheur de voir tuer sous ses yeux son second fils, Achille, le seul de ses enfants qu'il ait jamais aimé. Lors du licenciement de cette armée, il se conduisit vis-à-vis de son corps avec une paternelle générosité qui ne fut imitée par personne, et lui mérita la plus haute estime.
Dans le cours ordinaire de la vie, il professait l'égoïsme jusqu'à l'exagération. Il rencontrait sa belle-fille à pied dans la rue un jour où il commençait à pleuvoir, n'affectait pas même de ne l'avoir point remarquée, et lui disait le soir:
«Caroline, vous avez dû être horriblement mouillée ce matin; je vous aurais bien fait monter dans ma voiture, mais j'ai craint l'humidité si on ouvrait la portière.»