Hombert de La Tour du Pin-Gouvernet avait atteint l'âge de vingt-deux ans. Il était fort bon enfant et assez distingué, quoique une charmante figure et un peu de gâterie de ses parents lui donnassent l'extérieur de quelque fatuité. Dans ce temps de désordre où on s'enrôlait dans les colonels, suivant l'expression chagrine des vieux militaires, Hombert avait été nommé, officier d'emblée et le maréchal duc de Bellune l'avait pris pour aide de camp. On ne peut nier que ces existences de faveur ne donnassent beaucoup d'humeur aux camarades dont les grades avaient été acquis à la pointe de l'épée.
Hombert eut une discussion sur l'ordre de service avec un de ceux-ci; le jeune homme y mit un ton léger, l'autre fut un peu grognon; cela n'alla pas très loin. Toutefois, par réflexion, Hombert conçut quelque scrupule. Le lendemain matin, il entra chez son père et lui raconta exactement ce qui s'était passé; seulement il eut soin, dans le récit, de faire jouer son propre rôle par Donatien de Sesmaisons, un autre de ses camarades. Il ajouta qu'il était chargé par lui de consulter son père sur la convenance de donner suite à cette affaire. Monsieur de La Tour du Pin l'écouta attentivement et lui répondit:
«Ma foi, ce sont de ces choses qu'on ne se soucie guère de conseiller.
—Vous pensez donc, mon père, qu'ils doivent se battre?
—Cela n'est pas indispensable et, si Donatien avait servi, cela se terminerait tout aussi bien par une poignée de main; mais il est tout nouvellement dans l'armée, le capitaine a beaucoup fait la guerre; vous savez la jalousie qui existe contre vous autres. À la place de Donatien, je me battrais.»
Hombert quitta la chambre de son père pour aller écrire un cartel. La réponse ne se fit pas attendre. L'engagement était pris de se trouver à midi au bois de Boulogne.
Avant que la famille se réunit au déjeuner, Hombert annonça à son père qu'il était témoin de Donatien. Son trouble était visible. Il combla sa mère de caresses. Il insista pour qu'elle lui arrangeât elle-même sa tasse de thé. Elle s'y prêta, en riant de cette exigence. Sa sœur Cécile était dans l'habitude de le plaisanter sur l'importance qu'il attachait à une certaine boucle de cheveux retombant sur son front; elle entama cette taquinerie de famille:
«Hé bien, Cécile, pour te prouver que ce n'est pas ce à quoi je tiens le plus au monde, comme tu prétends, j'y renonce, je te la donne, prends-la.»
Cécile fit semblant de s'approcher avec des ciseaux. Hombert ne sourcilla pas. Elle se contenta de lui baiser le front.
«Va, mon bon Hombert, cela me ferait autant de peine qu'à toi.»