Hombert se leva, la serra contre son cœur et s'éloigna pour cacher son trouble. Madame de La Tour du Pin lui reprocha sa sensiblerie qui les jetait tous dans la mélancolie. Monsieur de La Tour du Pin, croyant être dans le secret d'Hombert, l'aidait à cacher son agitation. Hombert sorti, Cécile trouva sur son panier à ouvrage la boucle de cheveux, elle s'écria:
«Ah! maman, décidément Hombert renonce à la fatuité, voyez quel beau sacrifice! Au fond, j'en suis bien fâchée.»
La mère et la fille échangèrent leurs regrets, mais sans concevoir d'alarmes. Monsieur de La Tour du Pin, inquiet pour Donatien, alla se promener dans les Champs-Élysées. Bientôt il aperçut ce même Donatien dont les regards sinistres lui révélèrent un malheur. Hélas! c'était lui qui était le témoin. Hombert avait reçu une balle au milieu du front, à l'endroit même récemment ombragé par cette mèche de cheveux devenue une si précieuse relique. Il était mort. Monsieur de La Tour du Pin avait condamné son fils le matin.
Le premier aide de camp du maréchal, homme de poids, avait voulu arranger cette affaire sur le terrain; Hombert avait été récalcitrant. Cependant les motifs de la querelle étaient si légers que l'accommodement allait se faire, presque malgré lui, lorsqu'il se servit malheureusement d'une expression de coterie en disant que l'humeur de son adversaire lui avait paru insensée, tant il avait peu l'intention d'offenser. Entendant, par le mot insensée, peu rationnelle, l'antagoniste s'écria:
«Quoi? vous m'appelez un insensé!»
Hombert haussa les épaules. Deux minutes après, il avait cessé de vivre. Monsieur de La Tour du Pin ne s'est jamais relevé d'un coup si affreux. On peut même dire que sa raison en a été altérée.
Je ne chercherai pas à peindre le désespoir de cette famille désolée; nous partageâmes son chagrin, et le salon de madame de Duras, où elle était dans la grande intimité, en fut longuement assombri.
Les élections de 1815 se firent dans un sens purement royaliste; la noblesse y siégeait en immense majorité. C'est la meilleure chance qu'elle ait eue, depuis quarante ans, de reprendre quelque supériorité en France. Si elle s'était montrée calme, raisonnable, généreuse, éclairée, occupée des affaires du pays, protectrice de ses libertés, en un mot, si elle avait joué le rôle qui appartenait à l'aristocratie d'un gouvernement représentatif, dans ce moment où elle était toute-puissante, on lui en aurait tenu compte et le trône aurait trouvé un appui réel dans l'influence qu'elle pouvait exercer. Mais cette Chambre, que dans les premiers temps le Roi qualifia d'introuvable, se montra folle, exagérée, ignorante, passionnée, réactionnaire, dominée par des intérêts de caste. On la vit hurlant des vengeances et applaudissant les scènes sanglantes du Midi. La gentilhommerie réussit à se faire détester à cette occasion, comme dix ans plus tard elle a achevé sa déconsidération dans la honteuse discussion sur l'indemnité des émigrés.
Les députés, en arrivant, n'étaient pas encore montés au point d'exagération où ils parvinrent depuis. Toutefois, Fouché tomba devant leurs inimitiés, même avant l'ouverture de la session. Ils montrèrent aussi de grandes répugnances pour monsieur de Talleyrand. Peut-être aurait-il osé les affronter s'il avait été soutenu par la Cour. Mais Monsieur se laissait dire tout haut par le duc de Fitzjames: «Hé bien, monseigneur, le vilain boiteux va donc la danser?» et approuvait du sourire ce langage contre un homme qui, deux fois en douze mois, avait remis la maison de Bourbon sur le trône.
De son côté, le roi Louis XVIII trouvait de si grands services bien pesants et ressentait le sacrifice qu'il avait dû faire en éloignant le comte de Blacas. Par-dessus tout, l'empereur Alexandre, de protecteur zélé qu'il était de monsieur de Talleyrand en 1814, était devenu son ennemi capital. Il céda devant tant d'obstacles réunis; il offrit une démission qui fut acceptée avec plus d'empressement peut-être qu'il n'avait compté.