J'ai lu, écrit de sa main: «J'ai donné Londres au trône de Juillet; je veux lui donner Vienne et j'y réussirai, si on me laisse faire.»
Madame de Dino, dont les relations en Allemagne ne pouvaient que lui être agréables, entra dans cette pensée avec d'autant plus de zèle qu'elle et monsieur de Talleyrand rêvaient à cette époque le mariage de Pauline de Périgord avec le prince Esterhazy, et cette alliance lui tenait au moins autant au cœur que celle de l'Autriche avec notre cabinet.
Mais monsieur de Talleyrand était un ambassadeur trop incommode pour qu'aucun ministre voulût le nommer. Monsieur de Rigny recula tout doucement et il ne lui fallut pas gagner beaucoup de temps pour se trouver remplacé par le duc de Broglie.
Celui-ci acquit de nouveaux droits à l'inimitié de la duchesse de Dino en refusant de faire avancer monsieur de Bacourt, avec une faveur trop criante, et monsieur de Talleyrand envoya de Valençay une lettre, dont il exigea l'impression au Moniteur, et qui sembla une sorte d'abdication politique dont, comme d'autres potentats démissionnaires, il ne tarda guère à se repentir.
Le salon de la rue Saint-Florentin devint un foyer d'intrigues contre le duc de Broglie. Monsieur de Talleyrand chercha à le discréditer dans l'esprit du Roi, ce qui n'était pas difficile, car il n'en était pas aimé. Il envenima les torts de forme qu'il pouvait avoir vis-à-vis des ambassadeurs étrangers, enregistra leurs plaintes et les excita les uns par les autres.
Pendant ce temps, madame de Dino et lui chapitraient Thiers et cherchaient à lui persuader qu'avec sa haute supériorité il devait primer tout le monde et occuper le rang de premier ministre. Je l'ai dix fois entendu s'en rire dans les premiers temps, attribuant ces discours à la haine qu'on portait à monsieur de Broglie; mais il ne tarda pas à s'en laisser agréablement chatouiller les oreilles et le cœur.
Pendant ce temps, madame de Dino et la princesse Liéven (qui était entrée dans cette intrigue pour tuer le temps et ne pas se laisser rouiller la main) prônaient Thiers parmi le corps diplomatique et dans les nombreuses correspondances que toutes deux entretenaient dans les Cours étrangères.
Elles obtinrent des réponses que monsieur de Talleyrand apportait au Roi, en lui assurant que la confiance de l'Europe suivrait l'élévation de monsieur Thiers, parce qu'elle ne verrait en lui qu'une griffe apposée aux ordres émanés de la sagesse royale, et je crains qu'il ne soit un peu trop accessible à ce genre de flatterie.
Monsieur de Talleyrand, de son côté, se berçait de l'idée qu'il serait seul à gouverner: Thiers lui paraissait si petit compagnon qu'il devrait toujours reconnaître ne pouvoir se soutenir que par sa protection, et il se tenait pour si sûr de son crédit qu'il vit s'évanouir, sans trop de regret, l'espoir qu'il avait un moment conçu d'être nommé président du conseil sans portefeuille.
Monsieur de Broglie succomba à tant de manœuvres hostiles. Monsieur Thiers fut nommé à la joie du Roi, des cabinets étrangers et surtout de monsieur de Talleyrand. Celui-ci fut le premier à ressentir la vanité de ses prévisions. À peine quelques semaines s'étaient passées que, bafoué, déjoué, insulté par monsieur Thiers, il fut forcé par lui à quitter la place.