«Abaissez, votre sceptre sur ma tête», avait-elle dit tout bas, au moment où la toile allait se lever. Assuérus l'abaissa, mais trop tard, convulsivement et si durement que le sceptre tomba de tout son poids sur la tête de Mme des Ormes; le coup était si violent, si imprévu, qu'elle ne put s'empêcher de porter la main à sa tête en poussant un léger cri. Assuérus, éperdu, jeta sceptre, couronne et manteau, sauta à bas de l'estrade et disparut. Mme des Ormes se releva, regarda d'un air courroucé ses invités, qui riaient à qui mieux mieux, s'approcha de la rampe et voulut parler; sa grande bouche ouverte, son nez osseux et détaché, ses pommettes saillantes, son front bas, son air oie enfin, redoublèrent les éclats de rire; on n'avait jamais vu pareille Esther. Mme des Ormes, furieuse, se retira, se promettant de se venger sur Paolo de l'échec qu'elle subissait. Mais Paolo n'y était plus; devinant la confusion et la colère de Mme des Ormes, il fit lestement un paquet de ses effets, mit dans son portefeuille les cinq cents francs que lui avait donnés M. des Ormes le matin même, et courut au chemin de fer pour y attendre le premier départ. Le lendemain, de bonne heure, il était à Nancé, racontant sa mésaventure qu'il bénissait puisqu'il lui devait d'être débarrassé de Mme des Ormes. Les enfants furent enchantés de le revoir; il leur raconta les beautés de Paris telles qu'il les avait vues et jugées, et les ennuis des répétitions, des dîners et des soirées de Mme des Ormes tels qu'il les avait éprouvés.

Peu de jours après, il reçut une lettre furieuse de son Esther; elle le traitait de mal élevé, de brutal, de goujat, de voleur même, pour avoir accepté et emporté les cinq cents francs que son mari avait eu la sottise de lui donner.

«Ze les ai bien gagnés, se dit Paolo en riant; quant à ses inzures, ze m'en moque et je m'en bats l'oeil et le mollet. Mas ze vais la défourioser. Ze vais lui dire des soses... des soses qui lui feront ouvrir sa grande bouce comme oune bouce de crocodile».

Et se mettant à table, il écrivit:

«O Signora! ô bella, ô adorable! comment est-il possible qu'Assouérous reste comme oune homme de carton devant la belle Esther! Z'ai fait tomber sur votre ceveloure admirable, sur vos ceveux éparpillés, mon sceptre de bois, z'ai donné une calotte sans le vouloir, ze vous zoure, Signora bella. Et pouis, la douleur de votre douleur a si rempli de douleur ma cétive personne, que moi, Paolo, roi Assouérous, zé mé souis sauvé et z'ai couru comme un dératé zousqu'à la dilizence du cemin de fer. Pardonnez, Signora de mon coeur, Signora de mon âme, et recevez encore votre humble, soumis et éternel esclave.»

«PAOLO PERONNI».

Il faut que ze montre à M. de Nancé; c'est zoliment zoli ce que z'ai écrit.

—Monsieur de Nancé, Signor, venez, ze vous prie, lire ma réponse, dit Paolo en entrant chez M. de Nancé. Vous me direz si ce n'est pas sarmant. Voici la lettre, voilà la réponse.

M. de Nancé sourit à la lecture du style de Mme des Ormes, et éclata de rire en lisant la réponse de Paolo. Celui-ci, enchanté de l'effet qu'il avait produit, attendait, en ouvrant la bouche jusqu'aux oreilles, que M. de Nancé témoignât tout haut son admiration.

M. DE NANCÉ, lui rendant les lettres.