Cette absence devait être de quinze jours; elle se prolongea de mois en mois pendant deux ans, à cause d'un voyage à la Martinique que dut faire M. des Ormes, qui avait placé là une grande partie de sa fortune. Mme des Ormes voulut à toute force l'accompagner, car elle aimait tout ce qui était nouveau, extraordinaire, et surtout les voyages. Pendant ces deux ans, les Cémiane et M. de Nancé ne quittèrent pas la campagne, heureusement pour Christine, qui voyait sans cesse Gabrielle, Bernard et leur ami François. Christine conçut une amitié très vive pour François dont la bonté et la complaisance la touchaient et lui donnaient le désir de l'imiter. Elle allait souvent passer des mois entiers chez sa tante, qui avait pitié de son abandon. Mina était hypocrite aussi bien que méchante, de sorte qu'elle sut se contenir en présence des étrangers, et que personne ne devina combien la pauvre Christine avait à souffrir de sa dureté et de sa négligence. Christine n'en parlait jamais, parce que Mina l'avait menacée des plus terribles punitions si elle s'avisait de se plaindre à ses cousins où à quelque autre.
Paolo aimait et protégeait Christine; il aimait aussi François, auquel il donnait des leçons de musique et d'italien, ce qui lui faisait gagner cinquante francs par mois, somme considérable dans sa position, et suffisante pour le faire vivre. Il avait aussi quelques malades qui l'appelaient, le sachant médecin et peu exigeant pour le payement de ses visites. D'ailleurs, il passait des semaines entières chez M. de Nancé. Ces deux années se passèrent donc heureusement pour tous nos amis. On avait tous les mois à peu près des nouvelles de M. et Mme des Ormes; ils annoncèrent enfin leur retour pour le mois de juillet, et cette fois ils furent exacts. L'entrevue avec Christine ne fut pas attendrissante; son père et sa mère l'embrassèrent sans émotion, la trouvèrent très grande et embellie: elle avait huit ans, avec la raison et l'intelligence d'un enfant de dix pour le moins. Son instruction ne recevait pas le même développement; Mina ne lui apprenait rien, pas même à coudre; Christine avait appris à lire presque seule, aidée de Gabrielle et de François, mais elle n'avait de livres que ceux que lui prêtait Gabrielle; François ignorait son dénûment, sans quoi il lui eût donné toute sa bibliothèque.
Le lendemain du retour de M. et Mme des Ormes, ils reçurent un mot de Mme de Cémiane, qui leur demandait de venir passer la journée suivante avec eux et d'amener Christine.
«Il faut, disait-elle, que je vous présente un nouveau voisin de campagne, M. de Nancé, qui est charmant; et un demi-médecin italien, fort original, qui vous amusera; il me fait savoir, par un billet attaché au collier de mon chien de garde, qu'il viendra chez moi demain. Amenez-nous Christine; Gabrielle vous le demande instamment.»
MADAME DES ORMES
—Je suis bien aise que votre soeur fasse quelques nouvelles connaissances dans le voisinage; nous en profiterons et nous les engagerons à dîner pour la semaine prochaine.
M. DES ORMES
—Comme vous voudrez, ma chère; mais il me semble qu'il vaudrait mieux attendre qu'ils nous eussent fait une visite.
MADAME DES ORMES
—Pourquoi attendre? Si l'un est charmant et l'autre original, comme dit notre soeur, je veux les avoir chez moi; ils nous amuseront.