M. des Ormes garda le silence, comme d'habitude, devant l'opposition de sa femme. Elle courut dans sa chambre pour préparer sa toilette du lendemain. Elle ne songea pas à Christine, mais M. des Ormes prévint la bonne qu'ils emmèneraient Christine avec eux. Les yeux de Christine brillèrent: elle eut peine à contenir sa joie; sa bouche souriait malgré elle, et ses joues s'animèrent d'un éclat extraordinaire; mais la présence de sa bonne arrêta tout signe extérieur de satisfaction; elle resta silencieuse et immobile. La journée lui parut interminable; le lendemain elle s'éveilla de bonne heure; sa bonne dormit tard, et la pauvre Christine attendit deux grandes heures le réveil de Mina.
La certitude d'avoir une journée de liberté mit la bonne de belle humeur; elle ne brusqua pas trop Christine, ne lui arracha pas les cheveux en la peignant, ne lui mit pas trop de savon dans les yeux en la débarbouillant, l'habilla proprement, et lui donna pour son premier déjeuner un peu de beurre sur son pain, douceur à laquelle Christine n'était pas accoutumée, car la bonne mangeait habituellement le beurre et le chocolat au lait destinés à Christine, et ne lui donnait que du pain et une tasse de lait.
La matinée s'avançait, personne ne venait chercher Christine; elle commençait à s'inquiéter, surtout quand elle entendit les allées et venues qui annonçaient le départ, et enfin le bruit de la voiture devant le perron. Elle n'osait rien demander à sa bonne, mais son visage s'attristait, ses yeux se mouillaient, lorsque la porte s'ouvrit, et M. des Ormes entra. S'avançant vers elle:
—Christine, nous partons; es-tu prête?
CHRISTINE
—Oui, papa, depuis longtemps.
M. DES ORMES
—Pourquoi tes yeux sont-ils pleins de larmes? Aimes-tu mieux rester à la maison?
CHRISTINE.
—Oh non! non, papa! J'avais peur que vous ne m'oubliassiez.