En vous le donnant, chère dame, je savais le trésor que je vous livrais; si je ne l'avais pas fait entrer chez vous, personne que moi ne l'aurait eu. Ce sont de ces âmes d'élite qu'on garde soigneusement quand Dieu les met sur votre chemin. Barcuss et lui sont dignes de s'entendre.

MADAME DU GRIGNAN.

Ils s'entendent déjà comme de vieux amis. Barcuss est enchanté; il vous attend au passage pour vous remercier.»

En effet, lorsque M. Abel partit à la fin de la journée pour rentrer chez lui, Barcuss le guettait au passage.

«Monsieur, je ne vous remercierai jamais assez du cadeau que vous avez fait à notre maison. Ce Jean me paraît être un vrai trésor. Et comme il vous aime! Si vous aviez vu ses yeux quand il me parlait de vous et de ce qu'il vous devait! Quels yeux! Et quelle vivacité dans sa reconnaissance! Pauvre garçon! Il souffre de ne pas pouvoir vous le dire comme il le voudrait!

ABEL.

Je suis bien content, mon bon Barcuss, de vous l'avoir donné et de l'avoir remis à votre garde; avec vous, modèle des Basques, il achèvera de devenir un saint, et un serviteur comme on n'en voit guère, comme on n'en voit pas

Abel partit en riant.

«Demain, se dit-il, mon pauvre Jean ne sera pas Jean qui rit; il quitte son frère, ses habitudes; moi aussi, je lui manquerai; ce ne sera plus de même, comme il le disait très justement.... Et moi aussi, je suis un peu triste de perdre cette bonne heure de déjeuner. C'est singulier comme j'aime ce brave garçon; je m'y suis attaché petit à petit. Je regrette presque de ne l'avoir pas gardé pour moi.... Mais non; mon excellente amie me l'a demandé pour Roger; un regret même serait égoïste et coupable.... Pauvre petit Roger! Quel saint enfant!... A dix ans avoir le courage, la patience, la ferveur d'un martyr.... Vraie bénédiction du bon Dieu!... Et les parents la méritent.»