Jeannot restait ébahi et furieux; la foule répétait: Voleur! Voleur! La peur le saisit; il se retira prudemment et disparut.
Après le marteau magique, les trois sauvages chantèrent des tyroliennes et des chansonnettes gaies et amusantes. La foule applaudissait; la sébile se remplissait; après les chansons vinrent les escamotages, des tours d'adresse; enfin, un roulement de tambour annonça que la représentation était finie. Les sauvages, vivement applaudis, quittèrent l'estrade, se déshabillèrent, se débarbouillèrent dans la baraque et redevinrent Caïn, Abel et Seth. Ils remirent au pauvre charlatan le produit des collectes, qui se monta à plus de cinquante francs; ces pauvres gens témoignèrent une grande reconnaissance aux trois amis, qu'ils remercièrent les larmes aux yeux.
M. Abel et ses amis cherchèrent à rejoindre leur société qu'ils avaient perdue; ils ne tardèrent pas à la retrouver; Jean avait été inquiet un instant de la longue disparition de M. Abel; mais Kersac lui dit que sans doute il était allé au salon de cent couverts pour hâter le dîner. Personne ne l'avait reconnu dans la parade des sauvages. M. Abel invita la société à venir prendre le repas du soir; la proposition fut accueillie avec joie; le déjeuner était loin, et on se proposait de faire honneur au dîner.
Les convives se placèrent; le dîner commença dans le même religieux silence que le déjeuner. De même que le matin, on se mit en train après les premiers plats, et on devint gai et bruyant en approchant du rôti; le dîner était exquis, les vins étaient de premier cru; on chanta; quand vint le tour de M. Abel, il entonna avec Caïn et Seth une des chansonnettes en trio qu'ils avaient chantées sur les tréteaux du saltimbanque. Alors seulement ils furent reconnus, interrogés, applaudis. On rit beaucoup de l'invention du marteau magique et de l'attrape faite à Jeannot. Après le repas, qui dura de sept heures à neuf, les violons se firent entendre, les danses commencèrent. Quand on fut bien en train:
«A nous deux, petit Jean, comme au café Métis, s'écria M. Abel. La leçon de danse.»
Et tous deux, en riant, se mirent en position comme au café Métis, et commencèrent la danse qui avait tant amusé les badauds de la rue, et qui fit son même effet au salon de cent couverts de Saint-Cloud. Tout le monde riait, applaudissait.
La soirée se prolongea ainsi gaiement jusqu'à une heure du matin; on trouva à la gare des voitures retenues par M. Abel pour tous les convives, et chacun rentra chez soi.
Avant de se séparer, M. Abel dit à Jean et à Kersac qu'il irait déjeuner le lendemain chez Mme de Grignan, et qu'il les mènerait à l'exposition des tableaux qui devait ouvrir sous peu de jours, et qui ne l'était encore que pour les artistes.