LE GÉNÉRAL.—Après? Après? Nous verrons ça, Nous avons le temps d'y penser... Eh bien, que dites-vous?
DÉRIGNY.—Rien encore, mon général; je demande le temps de la réflexion; ce soir je n'ai pas la tête à moi et mon coeur est tout à mes enfants.
LE GÉNÉRAL.—Bien, mon cher, je vous donne jusqu'au repas de noces d'Elfy et de Moutier, demain nous fixerons le jour et j'écrirai à Paris pour le dîner et les accessoires. A nous deux, ma petite Elfy! Reprenons notre vieille conversation interrompue sur votre mariage. C'est aujourd'hui lundi, demain mardi j'écris, on m'expédie mon dîner et le reste samedi; tout arrive lundi, et nous le mangerons en sortant de la cérémonie.
ELFY.—Impossible, mon général; il faut faire les publications, le contrat.
LE GÉNÉRAL..—Il faut donc bien du temps en France pour tout cela! Chez nous, en Russie, ça va plus vite que ça. Ainsi, je vois Mme Blidot; vous me convenez, je vous conviens; nous allons trouver le pope qui lit des prières en slavon, chante quelque chose, dit quelque chose, vous fait boire dans ma coupe et moi dans la vôtre, qui nous promène trois fois en rond autour d'une espèce de pupitre, et tout est fini. Je suis votre mari, vous êtes ma femme, j'ai le droit de vous battre, de vous faire crever de faim, de froid, de misère.
MADAME BLIDOT, riant.—Et moi, quels sont mes droits?
LE GÉNÉRAL.—De pleurer, de crier, de m'injurier, de battre les gens, de déchirer vos effets, de mettre le feu à la maison même dans les cas désespérés.
MADAME BLIDOT, riant.—Belle consolation! A quel sort terrible j'ai échappé!
LE GÉNÉRAL.—Oh! mais moi, c'est autre chose! Je serais un excellent mari! Je vous soignerais, je vous empâterais; je vous accablerais de présents, de bijoux; je vous donnerais des robes à queue pour aller à la cour, des diamants, des plumes, des fleurs!
Tout le monde se met à rire, même les enfants; le général rit aussi et déclare qu'à l'avenir il appellera Mme Blidot «ma petite femme». Après avoir causé et ri pendant quelque temps, le général va se coucher parce qu'il est fatigué; Dérigny, après avoir terminé son service près du général, va avec ses enfants, dans leur chambre, les aider à se déshabiller, à se coucher, après avoir fait avec eux une fervente prière d'actions de grâces. Il ne peut se décider à les quitter; et quand ils sont endormis, il les regarde avec un bonheur toujours plus vif, effleure légèrement de ses lèvres leurs joues, leur front et leurs mains; enfin la fatigue et le sommeil l'emportent, et il s'endort sur sa chaise entre les deux lits de ses enfants. Il dort d'un sommeil si paisible et si profond qu'il ne se réveille que lorsque Moutier, inquiet de sa longue absence, va le chercher et l'emmène de force pour le faire coucher dans le lit qui lui avait été préparé. Il était tard pourtant: minuit venait de sonner à l'horloge de la salle; mais Moutier n'avait pas encore eu le temps de causer avec Elfy et sa soeur; ils avaient mille choses à se raconter, et les heures s'écoulaient trop vite. Enfin Mme Blidot sentit que le sommeil la gagnait; l'horloge sonna, Moutier se leva, engagea les soeurs à aller se coucher et alla à la recherche de Dérigny, qu'il ne trouvait pas dans sa chambre près du général. Il réfléchit encore quelque temps avant de s'endormir lui-même; ses pensées étaient imprégnées de bonheur et ses rêves se ressentirent de cette douce inspiration.