Jacques bondit vers son frère pour le défendre énergiquement, lorsqu'un regard jeté sur le prétendu voleur lui fit abandonner son balai; il se précipita dans les bras de l'homme en criant: «Maman! ma tante! M. Moutier, notre bon M. Moutier!»

Mme Blidot et Elfy apparurent immédiatement et se trouvèrent en face de Moutier qui laissa Jacques et Paul pour donner un cordial bonjour à ses deux amies. Ce fut un moment de grande joie. Tous parlaient à la fois et faisaient mille questions sans donner le temps d'y répondre.

Maman! ma tante! voilà M. Moutier!

Enfin, Moutier parvint à faire comprendre pourquoi il n'avait plus donné de ses nouvelles.

«Peu de temps après mon retour au pays, mes bonnes hôtesses, j'appris qu'il courait des bruits de guerre avec la Russie. Je n'avais jamais eu de rencontre avec les Russes, puisque nous étions en paix avec eux; je savais qu'ils se battaient bien, que c'étaient de braves soldats. J'avais fait mon temps, il est vrai, mais... un soldat reste toujours soldat. J'avais quelque chose dans le coeur qui me poussait à rejoindre mes anciens camarades; quand la guerre fut déclarée, le repris un engagement pour deux ans dans les zouaves, et je partis. Depuis ce jour, impossible d'écrire. Toujours en campagne, et quelle campagne! Au débarquer à Gallipoli, un choléra qui faillit m'emporter; à peine rétabli, des marches, des contremarches, une descente en Crimée, une bataille à Alma comme on n'en avait jamais vu; sans vanité, nous nous sommes tous battus comme des lions. Je ne parle pas des Anglais, qui, selon leur habitude, se sont trouvés en retard parce que leur rosbif et leur pouding n'étaient pas cuits. Mais nous autres, nous avons fait ce qu'aucun peuple au monde ne pourra refaire. Nous avons grimpé des rochers à pic sous une grêle de balles et de mitraille; nous avons chassé les Russes du plateau où ils s'étaient très joliment installés. Ces pauvres gens! Ah! j'en ris encore! Eh nous voyant escalader ces rochers et monter, monter toujours, ils nous ont pris pour des diables, et, après un échange de coups désespérés, ils se sont sauvés et ont couru si vite, que plus de la moitié se sont échappés. Leur général, le prince Mentchikoff, qui était là pour voir comme on nous culbutait de dessus les rochers, a failli être pris. Il s'est sauvé, laissant sa voiture, ses effets, ses papiers et tout. Après est venu le siège de Sébastopol; belle chose, ma foi! Belles batailles! bien attaqué, bien défendu. A Inkerman, au camp des Anglais, les Russes les ont rossés et en ont tué l'impossible, comme à Balaklava. Mais nous étions accourus, nous autres Français, et nous avons à notre tour fait une marmelade de ces pauvres Russes qui se battaient comme des lions, il n'y a pas de reproches à leur faire; mais le moyen de résister à des Français bien commandés! Je passe sur les détails du siège, qui a été magnifique et terrible, et j'arrive à Malakoff, un de ces combats flambants, où chaque soldat est un héros, et où chacun a mérité la croix et un grade. Là j'ai attrapé deux balles, une dans le bras gauche, qui est resté un peu raide, et une à travers le corps, qui a failli m'emporter et qui m'a fait réformer. Aussitôt guéri, aussitôt parti, avec l'idée de faire une reconnaissance du côté de l'Ange-Gardien. C'est que je n'avais oublié personne ici, ni les pauvres enfants, ni les bonnes et chères hôtesses. J'étais sûr de trouver un bon accueil; j'ai pensé que je pouvais bien venir pour quelques jours me remettre au service de Mlle Elfy, qui sait si bien commander.»

Moutier sourit en disant ces mots. Mme Blidot rit bien franchement. Elfy rougit.

ELFY.—Comment, monsieur Moutier! Vous n'avez pas oublié mes niaiseries d'il y a trois ans? Je suis moins folle que je ne l'étais, et je ne me permettrais pas de vous commander comme je l'ai fait alors; quand je n'avais que dix-sept ans.

MOUTIER.—Tant pis, Mam'selle; il faudra que je devine, et je pourrai faire des sottises, croyant bien faire. Quant à oublier, je n'ai rien oublié de ce qui regarde le peu de jours que j'ai passés chez vous en trois temps, pas un mot, pas un geste; tout est resté gravé là, ajouta-t-il en montrant son coeur. Et toi, mon pauvre petit Jacques, tu m'as eu bientôt reconnu; tu n'as pas hésité une minute.

JACQUES.—Comment ne vous aurais-je pas reconnu? J'ai toujours pensé à vous; je vous ai embrassé tous les jours dans mon coeur, et j'ai toujours prié pour vous; car M. le curé m'a appris à prier, et moi je l'ai appris à Paul.

MOUTIER.—Et moi aussi, mon garçon, j'ai appris à prier comme je n'avais jamais fait auparavant; ce qui prouve qu'on apprend à tout âge et partout; c'est un bon père Parabère, un jésuite, qui m'a montré comment on vit en bon chrétien. Un fameux jésuite, ce père Parabère! Courageux comme un zouave, bon et tendre comme une soeur de charité, pieux comme un saint, infatigable comme un Hercule.