JACQUES.—Où est-il ce bon père? Je voudrais bien le voir ou lui écrire.
MOUTIER, ému.—Parle-lui, mon ami, il t'entendra; car il est près du bon Dieu.
«Qu'est-ce que vous avez là?» dit Paul qui était près de Moutier et qui jouait avec sa croix d'honneur.
MOUTIER.—C'est une croix que j'ai gagnée à Malakoff.
ELFY.—Et vous ne nous le disiez pas? Vous l'avez pourtant bien gagnée certainement.
MOUTIER:—Mon Dieu, Mam'selle, pas plus que mes autres camarades; ils en ont fait tout autant que moi; seulement ils n'ont pas eu la chance comme moi.
ELFY.—Mais, pour que vous ayez eu la croix, il faut que vous ayez fait quelque chose de plus que les autres.
MOUTIER.—Plus, non; mais voilà! C'est que j'ai eu la chance de rapporter au camp un drapeau et un général.
ELFY.—Comment; un général?
MOUTIER.—Oui; un pauvre vieux général russe blessé qui ne pouvait pas se tirer des cadavres et des débris de Malakoff. J'ai pu le sortir de là comme le fort venait de sauter, et je l'ai rapporté dans le drapeau que j'avais pris; en nous en allant, comme j'approchais des nôtres, une diable de balle s'est logée dans mon bras; ce n'était rien; je pouvais encore marcher, lorsqu'une autre balle me traverse le corps; pour le coup je suis tombé, me recommandant, moi et mon blessé, à la sainte Vierge et au bon Dieu; on nous a retrouvés; je ne sais ce qu'a dit ce général quand il a pu parler, mais toujours est-il que j'ai eu la croix et que j'ai été porté à l'ordre du jour. C'est le plus beau de mon affaire; j'avoue que j'ai eu un instant de gloriole, mais ça n'a pas duré. Dieu merci. MADAME BLIDOT.—Vous êtes modeste, monsieur Moutier; un autre ferait sonner bien haut ce que vous cherchez à amoindrir.