L'HOMME.—Est-ce que tu te sens malade?
JACQUES.—Non, mais j'ai trop faim, je n'ai pas mangé hier; je n'avais plus qu'un morceau de pain pour Paul. L'homme sentit aussi ses yeux se mouiller; il tira de son bissac un bon morceau de pain, du fromage et une gourde de cidre, et présenta à Jacques le pain et le fromage pendant qu'il débouchait la gourde.
Les yeux de Jacques brillèrent: il allait porter le pain à sa bouche quand un regard jeté sur son frère l'arrêta:
«Et Paul? dit-il, il n'a rien pour déjeuner; je vais garder cela pour lui.»
—J'en ai encore pour Paul, mon petit; mange, pauvre enfant, mange sans crainte.
Jacques ne se le fit pas dire deux fois; il mangea et but avec délices en répétant dix fois:
«Merci, mon bon Monsieur, merci... Vous êtes très bon. Je prierai la sainte Vierge de vous faire très heureux.» Quand il fut rassasié, il sentit revenir ses forces et il dit qu'il était prêt à marcher. Capitaine restait immobile près de Jacques: la chaleur de son corps réchauffait le petit Paul, qui dormait plus profondément que jamais.
L'homme prit la main de Jacques, et ils se mirent en route suivis de Capitaine, qui marchait posément sans se permettre le moindre bond, ni aucun changement dans son pas régulier, de peur d'éveiller l'enfant. L'homme questionnait Jacques tout en marchant; il apprit de lui que sa mère était morte après avoir été longtemps malade, qu'on avait vendu tous leurs beaux habits et leurs jolis meubles; qu'à la fin ils ne mangeaient plus que du pain; que leur papa était toujours triste et cherchait de l'ouvrage.
«Un jour, dit-il, les gendarmes sont venus chercher papa; il ne voulait pas aller avec eux; il disait toujours en nous embrassant: «Mes pauvres enfants! mes pauvres enfants! «Les gendarmes disaient: «Il faut venir tout de même, mon garçon; nous avons des ordres.» Puis un gendarme m'a donné un morceau de pain et m'a dit: «Reste là avec ton frère, petit; je reviendrai vous prendre.» J'ai donné du pain à Paul et j'ai attendu un bout de temps; mais personne n'est venu; alors j'ai pris Paul par la main et nous avons marché longtemps. J'ai vu une maison où on mangeait, j'ai demandé de la soupe pour Paul; on nous a fait asseoir à table, et on a donné une grande assiette de soupé à Paul, et à moi aussi; puis on nous a fait coucher sur de la paille. Quand nous avons été éveillés, on nous a mis du pain dans nos poches, et on m'a dit: «Va, mon petit, à la garde de Dieu.» Je suis parti avec Paul, et nous avons marché comme cela pendant bien des jours. Hier la pluie est venue: je n'ai pas trouvé de maison: j'ai donné à Paul le pain que j'avais gardé. Je lui ai ramassé des feuilles sous le chêne; il pleurait parce qu'il avait froid; alors j'ai pensé que maman m'avait dit: «Prie la sainte Vierge, elle ne t'abandonnera pas.» J'ai prié la sainte Vierge; elle m'a donné l'idée d'ôter ma veste pour couvrir les épaules de Paul, puis de me coucher sur ses jambes pour les réchauffer. Et tout de suite il s'est endormi. J'étais bien content; je n'osais pas bouger pour ne pas l'éveiller et j'ai remercié la bonne sainte Vierge; je lui ai demandé de me donner à déjeuner demain parce que j'avais très faim et je n'avais plus rien pour Paul; j'ai pleuré, et puis je me suis endormi aussi; et la sainte Vierge vous a amené sous le chêne. Elle est très bonne, la sainte Vierge, Maman me l'avait dit bien souvent: «Quand vous aurez besoin de quelque chose, demandez-le à la sainte Vierge; vous verrez comme elle vous écoutera.»
L'homme ne répondit pas; il serra la main du petit Jacques plus fortement dans la sienne, et ils continuèrent à marcher en silence. Au bout de quelque temps, l'homme s'aperçut que la marche de Jacques se ralentissait.