MOUTIER.—Que vous est-il arrivé, mon général? Vous avez l'air...

LE GÉNÉRAL.—J'ai l'air d'un sot, d'un imbécile, qui a moins de force d'esprit et de corps qu'un gamin de neuf ans et un autre de six. Quand je parle, on ne me croit pas, et quand je veux m'en aller, on me retient de force. Trouvez-vous ça bien agréable?

MOUTIER.—Mais, mon général, je ne comprends pas... Que vous est-il donc arrivé?

LE GÉNÉRAL.—Demandez à ces gamins qui grillent de parler; ils vont vous faire un tas de contes.

JACQUES, riant.—Mon bon ami Moutier, je vous remercie des belles montres d'or que vous nous donnerez, à Paul et à moi, comme cadeau de noces.

MOUTIER, très surpris.—Montres d'or! Cadeau de noces! Tu es fou, mon garçon! Où et avec quoi veux-tu que j'achète des montres d'or? Et à deux gamins comme vous encore, quand je n'en ai pas moi-même! Et quel cadeau de noces, puisque je ne songeais pas à me marier?

JACQUES.—Voyez-vous, mon bon général? Je vous le disais bien, C'est vous...

LE GÉNÉRAL.—Tais-toi, gamin, bavard! Je te défends de parler. Moutier, je vous défends de les écouter. Vous n'êtes que sergent, je suis général. Suivez-moi; j'ai à vous parler.

Moutier, au comble de la surprise, obéit; il disparut avec le général qui ferma la porte avec violence.

LE GÉNÉRAL, rudement.—Tenez, voilà votre dot. (Il met de force dans les mains de Moutier un portefeuille bien garni.) J'y ai ajouté les frais de noces et d'entrée en ménage. Voilà la montre et la chaîne d'Elfy; voilà la vôtre. (Moutier veut les repousser.) Sapristi! ne faut-il pas que vous ayez une montre? Lorsque vous voudrez savoir l'heure, faudra-t-il pas que vous couriez la demander à votre femme? Ces jeunes gens, ça n'a pas plus de tête, de prévoyance que des linottes, parole d'honneur!... Tenez, vous voyez bien ces deux montres que voilà? ce sont celles de vos enfants! C'est vous qui les leur donnez. Ce n'est pas moi, entendez-vous bien?... Non, ce n'est pas moi! Quand je vous le dis! Pourquoi leur donnerais-je des montres? Est-ce moi qui me marie? Est-ce moi qui les ai trouvés, qui les ai sauvés, qui ai fait leur bonheur en les plaçant chez ces excellentes femmes? Oui, excellentes femmes, toutes deux. Vous serez heureux, mon bon Moutier; je m'y connais et je vous dis, moi, que vous auriez couru le monde entier pendant cent ans, que vous n'auriez pas trouvé le pareil de ces femmes. Et je suis bien fâché d'être général, d'être comte Dourakine, d'avoir soixante-quatre ans, d'être Russe, parce que, si j'avais trente ans, si j'étais Français, si j'étais sergent, je serais votre beau-frère; j'aurais épousé Mme Blidot.