LE GÉNÉRAL.—Mon ami, vous savez que je ne suis pas né d'hier, comme je vous l'ai dit. Quand vous êtes parti pour venir ici, j'ai pensé: «L'affaires'arrangera; le manque d'argent le retient; je ferai la dot, je bâclerai l'affaire, et les présents de noces seront tout prêts.» Je les avais déjà achetés par précaution. Je suis parti le même jour que vous pour avoir de l'avance et faire connaissance avec la future, avec la soeur et avec les enfants. J'ai été coffré par ce scélérat d'aubergiste; j'avais apporté la dot en billets de banque, plus trois mille francs pour les frais de noces; ce coquin a vu tout ça et ma sacoche de dix mille francs en or et tout le reste. Et voilà comment j'ai les montres avec les chiffres toutes prêtes d'avance. Comprenez-vous maintenant?

MOUTIER.—Parfaitement, je comprends parce que je vous connais; de la part de tout autre, ce serait à ne pas le croire; Elfy et moi, nous n'oublierons jamais...

LE GÉNÉRAL.—Prrr! Assez, assez, mes amis. Soupons, causons et dormons ensuite. Bonne journée que nous aurons passée! J'ai joliment travaillé, moi, pour ma part; et vrai, j'ai besoin de nourriture et de repos. Mme Blidot courut aux casseroles qu'elle avait abandonnées, Elfy et Moutier au couvert, Jacques et Paul à la cave pour tirer du cidre et du vin; le général restait debout au milieu de la salle, les mains derrière le dos; il regardait ses amis en riant:

«Bien, ça! Moutier. Vous ne serez pas longtemps à vous y faire. Bon, voilà le couvert mis! Je prends ma place. Un verre de vin, Jacques, pour boire à la prospérité de l'Ange-Gardien.

Jacques déboucha la bouteille et versa.

«Hourra pour l'Ange-Gardien! et pour ses habitants! cria le général en élevant son verre et en le vidant d'un seul trait... Eh, mais vraiment, elle est très bien fournie la cave de l'Ange-Gardien! Voilà du bon vin, Moutier. Ça fait plaisir de boire des santés avec un vin comme ça! On se mit à table, on soupa de bon appétit; on causa un peu et on se coucha, comme l'avait dit le général. Chacun dormit sans bouger jusqu'au lendemain. Jacques et Paul mirent leurs montres sous leur oreiller; il faut même avouer que non seulement Elfy resta longtemps à contempler la sienne, à l'écouter marcher, mais qu'elle ne voulut pas non plus s'en séparer et qu'elle s'endormit en la tenant dans ses mains. Bien plus, Mme Blidot et Moutier firent comme Jacques et Paul; et, à leur réveil, leur premier mouvement fut de reprendre la montre et de voir si elle marchait bien.

XII

Le juge d'instruction.

Quand tout le monde se réunit le lendemain pour le café, le général examina avec satisfaction les visages radieux qui l'entouraient. Le repas fut gai, mais court; chacun avait à ranger et à travailler. Moutier se chargea de faire la chambre du général et la salle, pendant que les deux soeurs, aidées de Jacques, nettoyaient la vaisselle de la veille et préparaient tout pour la journée. Le général sortit; il faisait beau et chaud. En allant et venant dans le village, il vit arriver les gendarmes escortant une charrette où se trouvaient Bournier, étendu sur le dos à cause de sa blessure, son frère et sa femme, assis sur une banquette. Une autre voiture, contenant le juge d'instruction et l'officier de gendarmerie suivait la charrette. On s'arrêta devant l'auberge; on fit descendre le frère et la femme de Bournier; deux gendarmes les emmenèrent et les firent entrer dans la salle où se trouvaient déjà les magistrats et l'officier. Deux autres gendarmes apportèrent l'aubergiste qui criait à chaque secousse qu'il recevait, malgré les précautions et les soins dont on l'entourait. Ils l'étendirent par terre sur un matelas; le juge d'instruction appela un des gendarmes.

«Allez chercher les témoins et la victime.