MOUTIER.—Pour vous prouver que je ne le suis pas, mon général, Je vais accélérer le pas.

Et Moutier, riant sous cape, prit le pas gymnastique des chasseurs d'Afrique. Le pauvre général, qui se sentait à bout de force, se mit à crier, à appeler.

«Moutier! arrêtez! Comment, diantre, voulez-vous que je vous suive? Puisque je vous dis que je suis rendu, que je ne puis plus avancer un pied devant l'autre. Voulez-vous bien revenir... Diable d'homme! il fait exprès de ne pas entendre.»

Moutier se retourna enfin, revint au pas de course vers le général et le trouva assis au pied de cet arbre, sur ce tertre que Moutier refusait.

«Comment, mon, général, vous voilà resté? Je croyais que vous me suiviez.»

LE GÉNÉRAL, avec humeur.—Comment voulez-vous que je suive un diable d'homme qui marche comme un cerf? Est-ce que j'ai les allures d'un cerf, moi? Suis-je taillé comme un cerf? Est-ce qu'un homme de mon âge, de ma corpulence, blessé, malade, peut courir pendant des lieues sans seulement souffler ni se reposer?

MOUTIER.—Mais c'est tout juste ce que je vous disais, mon général; vous n'avez pas voulu me croire.

LE GÉNÉRAL.—Vous me le disiez comme pour me narguer, en vous redressant de toute votre hauteur et prêt à faire des gambades, pour faire voir à Elfy votre belle taille élancée, votre tournure leste et pour faire comparaison avec mon gros ventre, ma taille épaisse, mes lourdes jambes. On a son amour-propre, comme je vous l'ai dit jadis, et on ne veut pas, devant une jeune fille et une jeune femme, passer pour un infirme, un podagre, un vieillard décrépit.

MOUTIER.—Je vous assure, mon général...

LE GÉNÉRAL.—Je vous dis que ce n'est pas vrai, que c'est comme ça.