LE GÉNÉRAL.—Saperlotte! qu'il fait chaud!

MOUTIER.—Donnez, mon général; cela vous écrase.

LE GÉNÉRAL.—Et vous donc, parbleu? Si c'est lourd pour moi, ce l'est aussi pour vous.

MOUTIER.—Moi, mon général, je n'ai pas passé par tous les grades pour arriver au vôtre, et je puis porter votre redingote sans fatigue aucune.

LE GÉNÉRAL.—Ce qui veut dire que je suis une vieille carcasse bonne à rien, tandis que vous, jeune, beau, vigoureux, tout vous est possible.

MOUTIER.—Ce n'est pas ce que je veux dire, mon général; mais je pense à ce qu'il m'a fallu endurer de fatigues, de souffrances, de privations de toutes sortes pour arriver au grade de sergent; et je m'incline avec respect devant votre grade de général que vous avez conquis à la pointe de votre sabre.

Le général parut content, sourit, passa la redingote à Moutier et lui serra la main.

«Merci, mon ami, vous savez flatter doucement, agréablement et sans vous aplatir, parce que vous êtes bon. Elfy sera heureuse! Elle a de la chance d'être tombée sur un mari comme vous! Sapristi que la route est longue!» Le pauvre gros général traînait la jambe; il n'en pouvait plus. Il regardait du coin de l'oeil la droite et la gauche de la route, pour découvrir un endroit commode pour se reposer; il en aperçut un qui remplissait toutes les conditions voulues; un léger monticule au pied d'un arbre touffu, pas de pierres, de la mousse et de l'herbe. Moutier voyait bien la manoeuvre du général, qui tournait, s'arrêtait, soupirait, boitait, mais qui n'osait avouer son extrême fatigue. Enfin, voyant que Moutier ne disait mot et n'avait l'air de s'apercevoir de rien, il s'arrêta: «Mon bon Moutier, dit-il, vous êtes en nage, ma redingote vous assomme, asseyons-nous ici; c'est un bon petit endroit, fait exprès pour vous redonner des forces.»

MOUTIER.—Je vous assure, mon général, que je ne suis pas fatigué et que j'irais du même pas jusqu'à la fin du jour.

LE GÉNÉRAL.—Non, Moutier, non; je vois que vous avez chaud, que vous êtes fatigué.