—Pauvre, pauvre enfant, dit le curé les larmes dans les yeux et la voix tremblante d'émotion. Pauvre petit! Tu fais le mal sans le savoir; personne ne t'a appris ce qui est mal et ce qui est bien!... Tu crois, mon.. enfant, que le général t'aurait emmené? que c'est moi qui l'en ai empêché? Je sais que je n'ai pas le droit de te retenir malgré toi; que tu peux t'en aller tout de suite si tu le veux. Mais où iras-tu? Que feras-tu? Qui te nourrira et te logera? Ce que je fais pour toi, je le fais par charité, pour l'amour de Dieu, pour te venir en aide, à toi pauvre petite créature du bon Dieu. Le général a eu l'idée de te prendre; elle lui a passé de suite, il en a ri lui-même.

TORCHONNET.—Comment le savez-vous, puisqu'il n'est pas revenu vous voir?

LE CURÉ.—Il m'a envoyé Moutier pour me le faire savoir. Je te pardonne ce que tu viens de dire, mon ami, et je ne t'en offre pas moins un asile chez moi tant que tu ne trouveras pas mieux. Mettons nous à table et dînons, sans songer à ce qui s'est passé entre nous. Le bon curé passa dans la salle où l'attendaient son dîner et sa servante; Torchonnet, un peu honteux, demi-repentant et indécis, se mit à table et mangea comme s'il n'avait rien qui le troublât. Il n'en fut pas de même du curé qui était triste et qui réfléchissait sur les moyens de ramener Torchonnet à des meilleurs sentiments. Il résolut de redoubler de bonté à son égard et de n'exiger de lui que de s'abstenir de mal faire.

XV

Première étape du général.

Pendant que Torchonnet volait, injuriait ses bienfaiteurs, pendant que Jacques le défendait et gagnait à l'école des bons points et des éloges, pendant qu'Elfy comptait les, heures et les jours qui la séparaient de son futur mari, pendant que Mme Blidot veillait à tout, surveillait. tout et pensait au bien-être de tous, le général marchait d'un pas résolu vers Domfront, escorté de Moutier qui le regardait du coin de l'oeil avec quelque inquiétude. Pendant la première demi-lieue, le général avait été leste et même trop en train; à mesure qu'il avançait, son pas se ralentissait, s'alourdissait; il suait, il s'éventait avec son mouchoir, il soufflait comme les chevaux fatigués. Moutier lui proposa de se reposer un instant sur un petit tertre au pied d'un arbre; le général refusa et commença à s'agiter; il ôta son chapeau, s'essuya le front.

LE GÉNÉRAL.—Il fait diantrement chaud, Moutier; depuis Sébastopol je n'aime pas la grande chaleur; en avons-nous eu là-bas! Quelle cuisson! et pas un abri... J'ai envie d'ôter ma redingote: c'est si chaud ces gros draps!

MOUTIER.—Donnez-la-moi, que je la porte, mon général; elle vous chargerait trop.

LE GÉNÉRAL—Du tout, mon cher; laissez donc. A la guerre comme à la guerre!

Le général fit quelques pas.