«Monsieur, dit-il, jamais on ne m'a fait de conditions pareilles; je n'ai jamais payé d'avance.»
—C'est que, Monsieur, riposta l'hôte d'un air demi-impertinent, les gens qui n'ont pas de bagage ont assez souvent l'habitude de ne pas payer du tout, quand on ne les fait pas payer d'avance.
LE GÉNÉRAL.—Monsieur, ces gens-là sont des voleurs.
L'HÔTE.—Je ne dis pas non, Monsieur.
LE GÉNÉRAL.—Ce qui veut dire que vous me prenez pour un voleur.
L'HÔTE.—Je ne l'ai pas dit, Monsieur.
LE GÉNÉRAL.—Mais il est clair que vous le pensez, Monsieur.
L'hôte se tut. Le général se plaça à six pouces de lui, le regardant bien en face.
«Monsieur, vous êtes un insolent, et moi je suis un honnête homme, un brave homme, un bon homme; et je suis le comte Dourakine, Monsieur, général prisonnier sur parole, Monsieur; et j'ai six cent mille roubles de revenu, Monsieur; et voici mon portefeuille bourré de billets de mille francs (il montre son portefeuille), et voici ma sacoche (il tire la sacoche de la poche de Moutier); et je vous aurais payé votre appartement le double de ce qu'il vaut, Monsieur; et je l'aurais payé d'avance, Monsieur, un mois entier, Monsieur; et maintenant vous n'aurez rien, car je m'en vais loger ailleurs, Monsieur. Venez, Moutier; venez, Dérigny.»
Le général enfonça son chapeau sur sa tête en face de l'hôte, ébahi et désolé. Il fit un pas, l'hôte l'arrêta: «Veuillez m'excuser, Monsieur le comte. Je suis désolé; pouvais-je deviner? Mon garçon me dit que vous n'avez pas même une chemise de rechange. L'année dernière, Monsieur, j'ai été volé ainsi par un prétendu comte autrichien qui était un échappé du bagne et qui m'a fait perdre plus de deux mille francs. Veuillez me pardonner. Monsieur le comte, nous autres, pauvres aubergistes, nous sommes si souvent trompés! Si Monsieur le comte savait combien je suis désolé!...»