Dérigny: «Pourquoi donc, mon général? C'est tout simple que je vous épargne la peine de vous servir vous-même.»
Le Général: «Ils considèrent ce service comme une familiarité choquante, et ils admirent ma bonté de vous laisser faire.»
Le souper dura longtemps, parce que le général avait faim et qu'on servit Une douzaine de plats; le général refaisait connaissance avec la cuisine russe, et paraissait satisfait.»
Pendant que le général retenait Dérigny, Mme Dérigny, après avoir couché les enfants, examina le mobilier, et vit avec consternation qu'il lui manquait des choses de la plus absolue nécessité. Pas une cuvette, pas une terrine, pas une cruche, pas un verre, aucun ustensile de ménage, sauf un vieux seau oublié dans un coin.
Après avoir cherché, fureté partout, le découragement la saisit; elle s'assit sur une chaise, pensa à son auberge de l'Ange-gardien, si bien tenue, si bien pourvue de tout; à sa soeur Elfy, à son beau-frère Moutier, au bon curé, aux privations qu'auraient à supporter les enfants, à son pays enfin, et elle pleura.
Quand Dérigny rentra après le coucher du général, il la trouva pleurant encore; elle lui dit la cause de son chagrin; Dérigny la consola, l'encouragea, lui promit que dès le lendemain elle aurait les objets les plus nécessaires; que sous peu de jours elle n'aurait rien à envier à l'Ange-gardien; enfin il lui témoigna tant d'affection, de reconnaissance pour son dévouement à Jacques et à Paul, il montra tant de gaieté, de confiance dans l'avenir, qu'elle rit avec lui de son accès de désespoir et qu'elle se coucha gaiement.
Elle prit la chambre entre celle des enfants et celle de Dérigny, pour être plus à leur portée; la porte resta ouverte.
Tous étaient fatigués, et tous dormirent tard dans la matinée, excepté Dérigny, qui conservait ses habitudes militaires et qui était près du général à l'heure accoutumée. Son exactitude plut au général.
«Mon ami, lui dit-il, aussitôt que je serai prêt et que j'aurai déjeuné, je vous ferai voir le château, le parc, le village, les bois, tout enfin.»
Dérigny: «Je vous remercie, mon général: je serai très content de connaître Gromiline, qui me paraît être une superbe propriété.»