—D'où vient-il?

—D'un juif, qui l'a acheté il y a trois ans, à un Polonais envoyé en Sibérie.

—Tenez, voilà six cents roubles; payez et gardez le reste.»

Il y avait trois quarts d'heure que chacun procédait à sa toilette et prenait un peu d'exercice, lorsque le feltyègre et Dérigny apportèrent dans le salon, où se tenait le général, du thé, du café, du pain, des kalaches, du beurre et une jatte de crème.

On attendit que le général et Mme Dabrovine fussent à table pour prendre chacun sa place et sa tasse. La consommation fut effrayante; la nuit avait si bien aiguisé les appétits, que Dérigny ne pouvait suffire au renouvellement des assiettes et des tasses vides, et qu'il dut appeler sa femme pour l'aider. Ils allèrent manger à leur tour avec Jacques et Paul; et, quand les repas furent terminés, le feltyègre alla faire atteler.

«Jackson, mon ami, dit le général, je veux faire une surprise à Dérigny; prenez, ce manteau et mettez-le sur le siège de la voiture.»

Jackson s'approcha du canapé ou était le manteau et voulut le prendre; mais à peine l'eut-il regardé, qu'il pâlit, chancela et tomba sur le canapé.

Le général seul s'aperçut de ce saisissement.

«Quoi! qu'est-ce, mon ami?... Romane, mon ami, réponds... Je t'en supplie... Qu'as-tu?»

Romane: «C'est mon manteau que j'ai vendu en passant ici, prisonnier, enchaîné, forçat. Les froids étaient passés; je l'ai vendu à un juif, ajouta à voix basse Romane encore tremblant d'émotion à ce nouveau souvenir de son passage.»