Pendant que ces événements s'expliquent, nous retournerons à Gromiline, et nous ferons une visite à Mme Papofski.
XV
LA LAITIERE ET LE POT AU LAIT
Après le départ de son oncle, Mme Papofski se sentit saisie d'une joie folle.
«Ils sont bien réellement partis! se disait-elle. Je reste souveraine maîtresse de Gromiline et de toutes les terres de mon oncle. Je tirerai le plus d'argent possible de ces misérables paysans, paresseux et ivrognes, et de ces coquins d'intendants, voleurs et menteurs. J'ai soixante mille roubles de revenu à moi; mais six cent mille! Voilà une fortune qui m'aidera à augmenter la mienne! D'abord j'enverrai le moins d'argent possible à mon oncle, s'il m'en demande... peut-être pas du tout, puisqu'il m'a dit qu'il avait gardé les capitaux pour ses favoris Dabrovine et Dérigny. Je ferai fouetter tous les paysans pour leur faire augmenter leur abrock [5] de dix roubles à cent roubles. Je vendrai tous les dvarovoï [6] les hommes, les femmes, les enfants; mon oncle en a des quantités; je les vendrai tous, excepté peut-être quelques enfants que je garderai pour amuser les miens. Il faut bien que mes garçons apprennent à fouetter eux-mêmes leurs gens; ces enfants serviront à cela. Quand on fait fouetter, on est si souvent trompé! Entre amis et parents, ils se ménagent! Vous croyez votre homme puni; pas du tout! à peine s'il a la peau rouge! C'est mon mari qui savait faire fouetter! Quand il s'y mettait, le fouetté sortait d'entre ses mains comme une écrevisse... Mon oncle gâtait ses gens; il faut que je remette tout cela en ordre... Ce Vassili! il se repentira de n'avoir pas obéi à mes volontés en cachette de mon oncle_.. Commençons par lui... Vassili! Vassili!... Où est-il? Mashka, va me chercher cet animal de Vassili qui ne vient pas quand je l'appelle.»
Note 5:[ (retour) ] Redevance ou fermage que payent les paysans quand on leur abandonne la culture des terres.
Note 6:[ (retour) ] Les dvarovoï sont les paysans qui ont été attachés au service particulier des maîtres. Leurs familles ont à jamais le privilège de ne plus travailler la terre et d'être nourries et logées par le maître.
La pauvre fille courut à toutes jambes chercher Vassili, et revint tremblante dire à sa maîtresse que Vassili était sorti et qu'on ne le retrouvait pas. Les yeux de Mme Papofski flamboyaient.
«Sorti! sorti sans ma permission! Mais c'est impossible! Tu es une sotte! tu as mal cherché! Cours vite, et si tu ne me le ramènes pas, prends garde à ta peau.»
La malheureuse Mashka courut encore de tous côtés, et, n'osant revenir seule, elle ramena Nikita, le maître d'hôtel.