«—Comment des forçats pourraient-ils se trouver si loin des pocélénié (lieu de détention)?
«—Il s'en échappe quelquefois, et nous en avons arrêté quelques-uns.»
«Ils me quittèrent, et j'achevai ma nuit tranquillement.»
XX
VOYAGE PÉNIBLE, HEUREUSE FIN
«Le lendemain je pris congé des femmes et je continuai ma route, bien décidé à ne plus demander d'abri à aucun être humain; j'avais encore soixante-dix roubles; en couchant dans les bois, en n'achetant que le pain strictement nécessaire à ma subsistance, j'espérais pouvoir arriver jusqu'à Vologda; il y a dans les environs de cette ville beaucoup de fabriques de drap, de toile à voiles et des tanneries, où je pouvais trouver à gagner l'argent nécessaire pour arriver à la fin de mon voyage. Je marchai donc résolument, et Dieu seul sait ce que j'ai souffert pendant ces quatre mois d'un rude hiver. Quelquefois je sentais faiblir mon courage; je le ranimais en baisant avec ferveur une croix en bois que je m'étais fabriqué avec mon couteau. Deux fois seulement j'entrai dans une maison habitée, pour y coucher; un soir, il neigeait, le froid était terrible, j'étais presque fou de fatigue, de froid, de misère; un besoin irrésistible d'avaler quelque chose de chaud s'empara de moi; une soupe aux raves bien chaude m'eût paru un régal de Balthazar; je courus, sous cette impression, vers une lumière qui m'apparaissait à quelques centaines de pas; j'arrivai devant une izboucha (petite izba) habitée par un jeune homme, sa femme et deux enfants. J'appelai; on m'ouvrit.
«—Qui es-tu? Que veux-tu? demanda le jeune homme.
«—Je suis un voyageur égaré. J'ai froid, j'ai faim; donnez-moi quelque chose de chaud à avaler.
«—Entre; que Dieu te bénisse! Mets-toi sur le banc; nous allons souper.»
«Je tombai plutôt que je ne m'assis sur le banc devant lequel était la table chargée d'une terrine de soupe, un pot de kasha (espèce de bouillie épaisse au sarrasin) et une cruche de kvass (boisson russe assez semblable au cidre). La jeune femme me regardait avec surprise et pitié; elle s'empressa de me servir de la soupe aux choux toute bouillante; j'avalai ma portion en un instant; je n'osais en redemander; mes regards avides parlaient sans doute pour moi, car le jeune homme se mit à rire et me servit une seconde copieuse portion.