Jacques: «Pour nous remercier d'être habillés comme eux et d'avoir l'air de nous faire Russes.»
Paul, vivement: «Mais je ne veux pas être Russe, moi; je veux être Français comme papa, maman, tante Elfy et mon ami Moutier.»
Jacques: «Sois tranquille, tu resteras Français. Avec nos habits russes nous avons l'air d'être Russes, mais seulement l'air.»
Paul: «Bon! sans quoi j'aurais remis ma veste ou ma blouse de Loumigny.»
Pendant qu'ils parlaient, un grand mouvement se faisait dans la cour; un courrier à cheval venait d'arriver; les domestiques s'empressèrent autour de lui; les petits Russes se débandèrent et coururent savoir des nouvelles. Jacques et Paul les suivirent et comprirent que ce courrier précédait d'une heure Mme Papofski, nièce du général comte Dourakine. Elle venait passer quelque temps chez son oncle avec ses huit enfants. On alla prévenir le général, qui parut assez contrarié de cette visite; il appela Dérigny.
«Allez, mon ami, avec Vassili, pour arranger des chambres à tout ce monde. Huit enfants! si ça a du bon sens de m'amener cette marmaille! Que veut-elle que je fasse de ces huit polissons? Des brise-tout, des criards!—Sac à papier! j'étais tranquille, ici, je commençais à m'habituer à tout ce qui y manque; vous, votre femme et vos enfants me suffisiez grandement, et voilà cette invasion de sauvages qui vient me troubler et m'ennuyer! Mais il faut les recevoir, puisqu'ils arrivent. Allez, mon ami, allez vite tout préparer.»
Dérigny: «Mon général, oserais-je vous demander de vouloir bien venir m'indiquer les chambres que vous désirez leur voir occuper?» Le général: «Ça m'est égal! Mettez-les où vous voudrez; la première porte qui vous tombera sous la main.»
Dérigny: «Pardon, mon général; cette dame est votre nièce, et à ce titre elle a droit à mon respect. Je serais désolé de ne pas lui donner les meilleurs appartements; ce qui pourrait bien arriver, puisque je connais encore imparfaitement les chambres du château.»
Le général: «Allons, puisque vous le voulez, je vous accompagne; marchez en avant pour ouvrir les portes.»
Vassili suivait, fort étonné de la condescendance du comte, qui daignait visiter lui-même les chambres de la maison. On arriva devant une porte à deux battants, la première du corridor qui donnait dans la salle à manger.