«Va, mon enfant, rejoindre tes frères et les petits Dérigny qui grimpent comme des écureuils. Il n'y a personne ici, et tu peux courir tant que tu veux. Moi, je vais escalader tout cela à mon aise, sans me presser. Romane, passe devant, mon fils; Dérigny fermera la marche.»

Le général commença son ascension, lentement, péniblement: il n'était pas à moitié de la montagne, qu'il demandait si l'on était bientôt au sommet. Natasha allait et venait, descendait en courant ce qu'elle venait de gravir, pour savoir comment son oncle se tirait d'affaire. Romane précédait le général de quelques pas, lui donnant la main dans les passages les plus difficiles. Dérigny suivait de près, le poussant par moments, sous prétexte de s'accrocher à lui pour ne pas tomber.

«C'est ça! appuyez-vous sur moi, Dérigny! Tenez ferme, pour ne pas rouler dans les rochers, criait le général, enchanté de lui servir d'appui. Vous voyez que je ne suis pas encore si lourd ni si vieux, puisque c'est moi que vous aide à monter.»

Les enfants étaient déjà au sommet, poussant des cris de joie et appelant les retardataires, le pauvre général suait à faire pitié.

«Ce n'est pas étonnant, disait-il, je remorque Dérigny, qui a encore plus chaud que moi.»

C'est que Dérigny avait fort à faire en se mettant à la remorque du général, qu'il poussait de toute la force de ses bras. C'était un poids de deux cent cinquante livres qu'il lui fallait monter par une pente raide, hérissée de rochers, bordée de trous remplis de ronces et d'épines. Romane l'aidait de son mieux, mais le général y mettait de l'amour-propre; se sentant soutenu par Dérigny, qu'il croyait soutenir, il refusait l'aide que lui offraient tantôt Romane, tantôt Natasha.

Enfin, on arriva en haut du plateau; la vue était magnifique, les enfants battaient des mains et couraient de côté et d'autre. Le général triomphait et regardait fièrement Dérigny, dont le visage inondé de sueur témoignait du travail qu'il avait accompli. Mais le triomphe du général fut calme et silencieux. Il ne pouvait parler, tant sa poitrine était oppressée par ses longs efforts. Natasha et Romane contemplaient aussi en silence le magnifique aspect de cette vallée, couronnée de bois et de rochers, animée par la ville d'Ems et par le ruisseau serpentant bordé de prairies et d'arbustes.

«Que cette vue est belle et charmante! dit Natasha.

—Et que de pensées terribles du passé et souriantes pour l'avenir elle fait naître en moi! dit Romane.

—Et quel diable de chemin pour y arriver! dit le général. Voyez Dérigny! il n'en peut plus. Sans moi, il ne serait jamais arrivé! ...Il fait bon ici, ajouta-t-il. Dérigny et moi, nous allons nous reposer sur cette herbe si fraîche, pendant que vous continuerez à parcourir le plateau.»