«Romane, mon enfant, je n'en peux plus; je reste ici; le renard y a demeuré, pourquoi n'y demeurerais-je pas? Seulement, comme je suis moins sobre que le renard, je te demande de vouloir bien courir à l'hôtel et de me faire apporter et descendre dans ce trou un bon dîner, du vin, un matelas, un oreiller et une couverture, et autant pour Dérigny, qui est la cause de mon changement de domicile.»

Dérigny: «Mon général, je vais vous avoir un petit repas et les moyens de revenir à l'hôtel. Le prince Romane voudra bien vous tenir compagnie en mon absence.»

Le général: «Tu es fou, mon pauvre camarade de prison; comment sortiras-tu d'ici?»

Dérigny: «Ce ne sera pas difficile, mon général: dans une heure je suis de retour.»

Et Dérigny, s'élançant de rocher en rocher, d'arbuste en arbuste, se trouva au haut du trou avant que le général fût revenu de sa stupéfaction. Dérigny bondit plutôt qu'il ne courut jusqu'au bas de la montage, où il trouva Natasha et les enfants, auxquels il expliqua en peu de mots la position critique de leur oncle; il continua sa course vers l'hôtel, où il trouva promptement cordes, échelles et hommes de bonne volonté pour sortir le général de son trou; il prit un morceau de pâté, une bouteille de vin, et reprit le chemin de la montagne, suivi par une nombreuse escorte grossie de la foule des curieux qui apprenaient l'accident auquel on allait porter remède.

Quand ils arrivèrent au trou qui contenait le malheureux touriste, Dérigny eut de la peine à arriver jusqu'à lui, les bords étaient occupés par Romane, Natasha et les quatre garçons, qui faisaient la conversation avec le général. Pendant qu'on organisait les échelles et les cordes, Dérigny descendit les provisions, que le général reçut avec joie et fit disparaître avec empressement. Romane dirigea le sauvetage, pendant que Dérigny, redescendu dans le trou, aidait le général à grimper les échelons, soutenu par une corde que Dérigny lui avait nouée autour du corps. Les hommes tiraient par en haut, Dérigny poussait par en bas; rien ne cassa, fort heureusement, et le général arriva jusqu'en haut suivi de son fidèle serviteur. Chacun félicita, embrassa le général; Romane, Natasha et ses frères serrèrent amicalement les mains de Dérigny, et l'on se remit en marche, mais avec une variante.

Dérigny avait fait apporter une chaise à porteurs, dans laquelle on plaça le général, qui ne fit aucune résistance, les dents du renard ayant fait des brèches trop considérables au vêtement qui avait porté sur la tête de l'animal. L'agilité que Dérigny avait déployée en sortant du trou, la facilité avec laquelle il avait descendu et remonté la montagne, ouvrirent les yeux du général; il comprit tout, la montée comme la descente, et n'en parla que dans le tête-à-tête du soir avec son ami Dérigny. Depuis ce jour, il ne proposa plus d'accompagner les jeunes gens dans leurs excursions; Mme Dérigny le remplaça près de Natasha. comme par le passé, et le général tint compagnie à sa nièce, Mme Dabrovine. dans ses tranquilles promenades en voiture.

XXII

FIN DES VOYAGES, CHACUN CHEZ SOI

La saison des eaux se passa sans autre aventure; on se remit en route à la fin d'août et l'on prit le chemin de la France, cette chère France dont le souvenir faisait battre le coeur des Dérigny, un peu celui du général, et dont la réputation faisait frémir d'impatience Natasha et ses frères. Romane restait calme: il se trouvait heureux et ne désirait pas changer de position. Il voulait seulement trouver une manière convenable de gagner sa vie quand il aurait fini l'éducation d'Alexandre et de Michel.