«Si Dieu voulait bien me faire sortir de ce monde quand cette tâche sera finie, pensait-il, ce serait un de ses plus grands bienfaits; quelle triste vie je mènerai loin de cette chère famille que j'aime si tendrement!»
Le général voulut rester quelque temps à Paris; une fois établi à l'hôtel du Louvre, il permit aux Dérigny d'aller rejoindre à Loumigny Elfy et Moutier.
«Vous nous annoncerez, leur dit-il; et je vous charge, mon ami, de nous préparer des logements.»
Le général acheta une foule de choses de ménage et de toilette pour Elfy et Moutier, et les remit à Mme Dérigny pour qu'elle n'arrivât pas les mains vides, attention délicate qui les toucha vivement.
Dérigny et sa famille se mirent immédiatement en route; partis de Paris le soir, à huit heures, ils arrivèrent à Loumigny le lendemain de grand matin, par la correspondance d 'Alençon. Voulant faire une surprise à Elfy et à Moutier, Dérigny fit arrêter la voiture à l'entrée du village; ils se dirigèrent à pied vers l'Ange-gardien. Mme Dérigny eut beaucoup de peine à retenir Jacques et Paul, qui voulaient courir en avant; la porte de l'auberge était ouverte; les Dérigny entrèrent sans bruit, et virent Elfy et Moutier assis à la porte de leur jardin. Elfy pleurait. Le coeur de Mme Dérigny battit plus fort.
«Il y a si longtemps que je n'ai eu de leurs nouvelles, mon ami! disait Elfy. Je crains qu'il ne leur soit arrivé malheur. On peut s'attendre à tout dans un pays comme la Russie.
—Chère Elfy, tu as donc perdu ta confiance en Dieu et en la sainte Vierge? Espérons et prions.
—Et vous serez exaucés, mes chers, chers amis!» s'écria Mme Dérigny en s'élançant vers Elfy, qu'elle saisit dans ses bras en la couvrant de baisers.
Jacques et Paul s'étaient jetés dans les bras de Moutier, qui les embrassait; il quittait l'un pour reprendre l'autre; il embrassa à les étouffer Dérigny et sa femme; Elfy pleurait de joie après avoir pleuré d'inquiétude. Toute la journée fut un enchantement continuel; chacun racontait, questionnait sans pouvoir se lasser. Moutier et Elfy firent voir à leur soeur et à leur frère les heureux changements qu'ils avaient faits dans la maison et dans le jardin; ils accompagnèrent les nouveaux arrivés chez le curé, qui faillit tomber à la renverse quand Jacques et Paul se précipitèrent sur lui en poussant des cris de joie. Après les premiers moments de bonheur et d'agitation, les Dérigny lui donnèrent des nouvelles du général et annoncèrent son arrivée.
«Bon, excellent homme! dit le curé. Quel dommage qu'il ne soit pas en France pour toujours!»