Les heures s'écoulaient lentement pour eux; le général Dourakine sommeillait toujours. Mme Dérigny se tenait près de lui dans une immobilité complète. En face étaient Jacques et Paul, qui ne dormaient pas et qui s'ennuyaient. Paul bâillait; Jacques étouffait avec sa main le bruit des bâillements de son frère. Mme Dérigny souriait et leur faisait des chut à voix basse. Paul voulut parler; les chut de Mme Dérigny et les efforts de Jacques, entremêlés de rires comprimés, devinrent si fréquents et si prononcés que le général s'éveilla.

«Quoi? qu'est-ce? dit-il. Pourquoi empêche-t-on cet enfant de parler? Pourquoi l'empêche-t-on de remuer?

Madame Dérigny: «Vous dormiez, général; j'avais peur qu'il ne vous éveillât.»

Le général: «Et quand je me serais éveillé, quel mal aurais-je ressenti? On me prend donc pour un tigre, pour un ogre? J'ai beau me faire doux comme un agneau, vous êtes tous frémissants et tremblants. Craindre quoi? Suis-je un monstre, un diable?»

Mme Dérigny regarda en souriant le général, dont les yeux brillaient d'une colère mal contenue:

Madame Dérigny: «Mon bon général, il est bien juste que nous vous tourmentions le moins possible, que nous respections votre sommeil.

Le général: «Laissez donc! je ne veux pas de tout cela, moi. Jacques, pourquoi empêchais-tu ton frère de parler?»

Jacques: «Général, parce que j'avais peur que vous ne vous missiez en colère. Paul est petit, il a peur quand vous vous fâchez; il oublie alors que vous êtes bon; et, comme en voiture il ne peut pas se sauver ou se cacher, il me fait trop pitié.»

Le général devenait fort rouge; ses veines se gonflaient, ses yeux brillaient; Mme Dérigny s'attendait à une explosion terrible, lorsque Paul, qui le regardait avec inquiétude, lui dit en joignant les mains:

«Monsieur le général, je vous en prie, ne soyez pas rouge, ne mettez pas de flammes dans vos yeux: ça fait si peur! C'est que c'est très dangereux, un homme en colère: il crie, il bat, il jure. Vous vous rappelez quand vous avez tant battu Torchonnet? Après, vous étiez bien honteux. Voulez-vous qu'on vous donne quelque chose pour vous amuser? Une tranche de jambon, ou un pâté, ou du malaga? Papa en a plein les poches du siège.»