Le jour même où le général avait témoigné si ardemment le désir de voir arriver sa nièce Dabrovine, et où il était allé bien loin sur la grande route, espérant la voir venir, il aperçut un nuage de poussière qui annonçait un équipage. Il s'arrêta haletant et joyeux; le nuage approchait; bientôt il put distinguer une voiture attelée de quatre chevaux arrivant au grand trot. Quand la voiture fut assez près pour que ses signaux fussent aperçus, il agita son mouchoir, sa canne, son chapeau, pour faire signe au cocher d'arrêter. Le cocher retint ses chevaux; le général s'approcha de la portière et vit une femme encore jeune et charmante, en grand deuil; près d'elle était une jeune personne d'une beauté remarquable; en face, deux jeunes garçons. Sur le siège, près du cocher, était une personne qui avait l'apparence d'une femme de chambre.

«Natalie! ma nièce! dit le général en ouvrant la portière.

—Mon oncle! c'est vous! répondit Mme Dabrovine (car c'était bien elle) en s'élançant hors de la voiture et en se jetant au cou du général.

Oh! mon oncle! mon bon oncle! Quel terrible malheur depuis que je ne vous ai vu! Mon pauvre Dmitri! mon excellent mari! tué! tué à Sébastopol!»

Mme Dabrovine s'appuya en sanglotant sur l'épaule de son oncle. Le général, ému de cette douleur si vive et si vraie, la serra dans ses bras et s'attendrit avec elle.

Le général: «Ma pauvre enfant! ma chère Natalie! Pleure, mon enfant, pleure dans les bras de ton oncle, qui sera ton père, ton ami!...Pauvre petite! Tu as bien souffert!»

Madame Dabrovine: «Et je souffrirai toujours, mon cher oncle! Comment oublierai-je un mari si bon, si tendre? Et mes pauvres enfants! Ils pleurent aussi leur excellent père, leur meilleur ami! Mon chagrin augmente le leur et les désespère.»

Le général: «Laisse-moi embrasser les enfants, ma chère Natalie, ils m'ont oublié, mais moi j'ai pensé bien souvent à vous tous.»

Madame Dabrovine: «Descends, Natasha; et vous aussi, Alexandre et Michel. Votre oncle veut vous embrasser.»

Natasha s'élança de la berline et embrassa tendrement son vieil oncle, qu'elle n'avait pas oublié, malgré sa longue absence.