Dérigny: «Et... permettez-moi de vous demander, mon général, en êtes-vous mieux servis?»
Le général: «Très mal, mon cher; horriblement! On ne les tient qu'avec des coups de bâton.»
Dérigny: «Il me semble, mon général, si j'ose vous dire ma pensée, qu'ils servent mal parce qu'ils n'aiment pas et ils ne s'attachent pas à cause des mauvais traitements.»
Le général: «Bah! bah! Ce sont des bêtes brutes qui ne comprennent rien.»
Dérigny: «Il me semble, mon général, qu'ils comprennent bien la menace et la punition.»
Le général: «Certainement, c'est parce qu'ils ont peur.»
Dérigny: «Ils comprendraient aussi bien les bonnes paroles et les bons traitements, et ils aimeraient leur maître comme je vous aime, mon général.»
Le général: «Mon bon Dérigny, vous êtes si différent de ces Russes grossiers!»
Dérigny: «A l'apparence, mon général, mais pas au fond.» Le général: «C'est possible; nous en parlerons plus tard; à présent, partons. Appelez Hélène et les enfants.»
Tout était prêt: le courrier venait de partir pour commander les chevaux au prochain relais. Chacun prit sa place dans la berline; le temps était magnifique et le général de bonne humeur, mais pensif. Ce que lui avait dit Dérigny lui revenait à la mémoire, et son bon coeur lui faisait entrevoir la vérité. Il se proposa d'en causer à fond avec lui quand il serait établi à Gromiline, et il chassa les pensées qui l'ennuyaient, avec une aile de volaille et une demi-bouteille de bordeaux.