Il épia les regards et la physionomie triste mais ouverte de cette femme; elle le regarda à peine, et ne parut faire aucune attention à lui pendant les allées et venues que nécessitaient les préparatifs du repas et des chambres à coucher.

Mme Dabrovine, Natasha et Mme Dérigny s'occupèrent de la distribution des chambres; elles soignèrent particulièrement celle du général. On dîna assez tristement; chacun avait son sujet de préoccupation, et la gravité des parents rendit les enfants sérieux.

La nuit fut mauvaise pour tous; les souvenirs pénibles, les inquiétudes de l'avenir, les lits durs et incommodes, l'abondance des tarakanes, affreux insectes qui remplissent les fentes des murs en bois dans les maisons mal tenues, tous ces inconvénients réunis tinrent éveillés les voyageurs, sauf les enfants, qui dormirent à peu près bien.

XIV

ON PASSE LA FRONTIÈRE

Le jour vint, il fallut se lever. Chacun était plus ou moins fatigué de sa nuit, excepté les enfants, qui dorment toujours bien partout, et Natasha, qui, sous ce rapport, malgré ses seize ans, faisait encore partie de l'enfance. Les toilettes furent bientôt faites, on se réunit pour déjeuner; Dérigny avait préparé thé et café selon le goût de chacun.

Le général était sombre; il avait embrassé nièces et neveux, et serré la main à son ami Romane, mais il n'avait pas parlé et il gardait encore un silence absolu.

«Grand-père...», dit Natasha en souriant.

Le général parut surpris et touché.

«Grand-père voulez-vous venir avec nous à la place de Mme Dérigny, dans la seconde voiture?