—Comment veux-tu que je tienne, en sixième?» dit le général, se déridant tout à fait.
Natasha: «Oh! J'arrangerais cela, grand-père. Je vous mettrais au fond, moi près de vous.»
Le général: «Et puis? Que ferais-tu des quatre gamins?»
Natasha: «Tous en face de nous, grand-père. Ce serait très amusant; nous verrions tout ce qu'ils feraient, et nous ririons comme hier, et nous vous ferions chanter avec nous: c'est ça qui serait amusant!»
Le général se trouva complètement vaincu; il partit d'un éclat de rire, toute la table fit comme lui; le général prenant une leçon et chantant parut à tous une idée si extravagante, que le déjeuner fut interrompu et qu'on fut assez longtemps avant de pouvoir arrêter les élans d'une gaieté folle, Natasha était tombée sur l'épaule de sa mère; Alexandre se trouvait appuyé sur Natasha, et Michel avait la tête sur les reins de son frère. Mme Dabrovine soutenait le général, qui perdait son équilibre, et Romane le maintenait du côté opposé. Dérigny, debout derrière, tenait fortement la chaise du général.
Tout a une fin, la gaieté comme la tristesse; les rires se calmèrent, chacun reprit son déjeuner refroidi et chercha à regagner le temps perdu en avalant à la hâte ce qui restait de sa portion.
«Les chevaux sont mis, mon général», vint annoncer Dérigny quand tout le monde eut fini.
On courut aux manteaux, aux chapeaux, et en quelques instants on fut prêt.
Le général passa le premier; sa nièce et les enfants suivaient; Romane était un peu en arrière; il se sentit arrêter par le bras, se retourna et vit la femme qu'il avait reconnue la veille, tenant à la main un pain semblable à celui qu'il avait reçu d'elle trois ans auparavant. Elle le lui présenta, lui serra la main et lui dit en polonais:
«Prends au retour ce que je t'avais donné en allant. Que Dieu te protège et te fasse passer la frontière sans être repris par nos cruels ennemis. Ne crains rien; je ne te trahirai pas.»