«Ecoute, ma femme, dit-il, attendons Frédéric pour éclaircir l'affaire, et, en attendant, donne à Julien son souper complet; il a expliqué la chose comme un honnête garçon, et il dit vrai, je te le garantis. C'est drôle tout de même que deux jeudis de suite il nous disparaisse une dinde et que Frédéric ne le voie pas.

MADAME BONARD.—Quoi donc? Que veux-tu dire? Quelle est ton idée? car tu en as une, je le vois bien.

BONARD.—Certainement, j'en ai une; peut-être est-elle bonne, peut-être mauvaise.

MADAME BONARD.—Mais quelle est-elle? Dis toujours.

BONARD.—Eh bien, je dis que le jeudi est la veille du vendredi.

MADAME BONARD, riant.—Voilà une idée neuve! nous n'avions pas besoin de toi pour faire cette découverte.

BONARD.—Oui, mais tu oublies que le vendredi est jour de marché à la ville; qu'on y vend des volailles, et qu'un mauvais sujet a bientôt fait de saisir une dinde, de l'étouffer et de l'emporter.

MADAME BONARD.—Ça, c'est vrai. Mais comment veux-tu qu'un étranger vienne jusque dans notre cour sans être vu, qu'il ait le temps de courir après les dindes et de faire son choix pour mettre la main sur la plus grasse, la plus belle?

BONARD.—C'est précisément là que j'ai mon idée: je te la dirai plus tard. Donne-nous à souper en attendant.»

La femme Bonard regarda son mari avec inquiétude; elle commençait à avoir une crainte vague de l'idée de son mari; elle se sentait troublée. Pourtant elle ne dit rien et commença les préparatifs du souper. Elle posa sur la table une terrine de soupe bien chaude et un plat de petit salé aux choux dont le fumet réjouit le coeur de Julien et lui fit vivement apprécier la bonté de son maître.