M. GEORGEY.—Fridric, il y avait deux années toi pas heureuse, M. Bonarde pas heureuse, Madme Bonarde pas heureuse. Moi voulais pas. Moi voulais tous heureuse. Toi venir avec moi, toi prendre logement avec moi. Et moi t'arranger très bien. Bonsoir, Madme Bonarde; demain jé dirai toute mon intention. Viens, Fridric, viens vitement derrière moi.»
M. Georgey sortit, Frédéric, très surpris, le suivit machinalement sans comprendre pourquoi il s'en allait. Mme Bonard, non moins étonnée, le laissa partir sans savoir ce que voulait en faire M. Georgey, mais fort contente de le voir quitter la maison et très assurée que c'était pour son bien.
En route, M. Georgey expliqua à Frédéric, tant bien que mal, ce qu'il venait d'apprendre.
M. GEORGEY.—Il fallait pas rester là, Fridric. Il fallait devenir soldat, une bonne et brave militaire française. Toi avais envie. Le père pas, moi jé voulais et toi voulais. Toi demeurer avec pétite Juliène; moi écrire lé lettre pour faire une bonne engagement. Jé connaissais une brave colonel; moi lui faire recommandation pour toi. Quand lé colonel dira yes, jé enverrai toi avec des jaunets pour toi être heureuse là-bas... Tu voulais? Dis si tu voulais. Tu avais dix-houit ans, tu pouvais.
FRÉDÉRIC.—J'en serais bien heureux, Monsieur; mais mon père ne voudra pas, il refusera la permission.
M. GEORGEY.—Jé disais tu avais dix-houit années. Jé disais tu pouvais sans permission. Dis si tu voulais.
FRÉDÉRIC.—Oui, Monsieur; je veux, je le veux, bien certainement. Je ne peux plus vivre chez mon père, j'y suis trop malheureux. Il ne me parle que pour m'appeler voleur, coquin, scélérat. Il me fait des menaces terribles pour m'empêcher de recommencer, dit-il. Ma pauvre mère pleure toujours; mon père la gronde. La maison est un enfer.
M. GEORGEY.—C'était mauvais, oune enfer; il fallait oune paradis, et moi lé voulais. Toi devenir oune brave militaire; toi gagner lé croix ou lé médaille, et toi revenir toute glorieuse. Le papa devenir glorieuse, la maman fou de bonheur et toi contente et honorable.
—Merci, Monsieur, merci, s'écria Frédéric rayonnant de joie. Depuis plus d'un an, je mène la vie la plus misérable, et c'est à vous que je devrai le bonheur.»
M. Georgey regardait avec satisfaction Frédéric, dont les yeux se remplissaient de larmes de reconnaissance.