La nuit fut agitée pour Frédéric et pour Julien. Le lendemain de bonne heure, Caroline leur apporta à déjeuner. Quand ils eurent mangé, Frédéric alla faire ses adieux à M. Georgey, qui lui serra la main, mit dedans un petit rouleau de pièces d'or, et lui promit d'aller le voir pendant sa visite à son ami le colonel Duguesclin, en Algérie. Frédéric lui adressa un dernier remerciement, lui baisa la main et sortit les yeux pleins de larmes. Il trouva en bas sa mère qui arrivait.

«Et mon père? demanda-t-il.

MADAME BONARD, hésitant.—Ton père te remercie de ta lettre; il a voulu venir avec moi, mais au dernier moment il n'a plus voulu. Il a dit qu'il craignait de s'emporter; qu'il sentait qu'il avait tort, mais que c'était plus fort que sa volonté. Il m'a chargé de te dire qu'il te pardonnait, qu'il t'envoyait sa bénédiction.»

Frédéric fut consolé par ces dernières paroles et embrassa sa mère plus de dix fois. Les adieux furent pénibles. Julien accompagna son nouvel ami jusqu'à la ville et ne le quitta qu'à la gare du chemin de fer, au moment où il montait en wagon. Il revint tout triste; M. Georgey lui donna congé jusqu'au soir pour consoler la pauvre Mme Bonard.

XXII

LES MAUVAIS CAMARADES

Une année se passa encore sans aucun événement important. Au bout de ce temps il fut convenu que Julien rentrerait chez ses anciens maîtres, et que M. Georgey partirait pour faire un voyage dans le midi de la France, puis l'Afrique, où il projetait d'établir de nouvelles manufactures. Il avait reçu deux ou trois lettres du colonel Duguesclin, qui lui donnait d'excellentes nouvelles de Frédéric; il était compté parmi les meilleurs soldats du régiment. Il y avait eu deux ou trois petits combats dans lesquels il s'était distingué; il avait été nommé avec éloge deux fois dans l'ordre du jour, et le colonel ne doutait pas qu'il ne fût nommé brigadier, puis maréchal des logis très prochainement.

Ces lettres changèrent entièrement les dispositions fâcheuses de Bonard à l'égard de son fils; au lieu d'en rougir, il en devint fier et ne laissait pas échapper une occasion de parler de son fils et des éloges que faisait de lui son colonel.

Quand M. Georgey dut partir pour l'Algérie, Bonard lui envoya une lettre pleine d'affection et d'encouragement pour Frédéric, le bénissant, l'appelant son cher fils, la gloire de son nom, l'espoir de ses vieux jours, etc.

Pendant cette année, que devenait Alcide? Le hasard l'avait fait entrer dans le même régiment que Frédéric; seulement, et pour le grand bonheur de ce dernier, l'escadron d'Alcide fut envoyé dans une autre garnison assez éloignée.