Mais un jour, jour fatal qui se trouva être celui du départ de M. Georgey pour l'Afrique, l'escadron de Frédéric reçut l'ordre de joindre l'autre. Huit jours après ils étaient réunis, et Frédéric reconnut avec effroi qu'Alcide faisait partie du régiment. Alcide, lui, fut enchanté de cette découverte; il résolut de s'appuyer sur Frédéric, qu'il savait bien vu du colonel, et dont l'excellente réputation au régiment corrigerait la sienne qui était très mauvaise.
«Quand on nous verra amis, pensa-t-il, on me considérera davantage et on ne me fera plus faire toutes les corvées du service. Il faudra tout de même que je ménage ce Frédéric. Pas un mot du passé; il m'éviterait si je lui en parlais. Non, non, pas si bête. Je ferai l'honnête homme, le saint homme même, au besoin. Je le flatterai, je lui ferai faire connaissance avec mes amis, en lui disant que ce sont de braves jeunes gens qui ont besoin de bons conseils, de bons exemples; que nous lui demandons de nous diriger, de nous compter parmi ses amis. Je saurai bien l'empaumer; il est faible, et, une fois pris, nous profiterons de l'argent que lui envoie son imbécile d'Anglais pour faire des parties. C'est ça qui est amusant! Et nous n'avons pas le sou, nous autres pauvres diables! Il faut que je fasse la leçon aux amis. Qu'ils n'aillent pas se trahir devant lui! Ils perdraient tout, les gredins!»
Alcide alla en effet à la recherche de ses camarades, leur expliqua qu'il fallait viser à la bourse de Frédéric, et que pour cela il fallait paraître sages, tranquilles, bons soldats, en un mot.
«Quand il sera pris une fois seulement en manquement de service, nous le tiendrons et nous le ferons marcher. Le tout, c'est de savoir s'y prendre.»
Il continua ses recommandations et ses explications; les autres finirent par l'envoyer promener.
«Est-ce que tu nous prends pour des imbéciles, pour nous mâcher la besogne comme tu le fais? Nous saurons bien l'entortiller sans que tu t'en mêles.
ALCIDE.—Non, vous ne le connaissez pas; vous ne saurez pas le prendre; il vous échappera, et j'en porterai la peine: il connaît bien le proverbe: Qui se ressemble s'assemble.
GUEUSARD.—Fais comme tu voudras; mais je dis, moi, qu'il faut commencer par lui faire payer la bienvenue, et l'enivrer si nous pouvons.
GREDINET.—Et le dévaliser après, son Anglais le remplumera.
ALCIDE.—Et tu crois, imbécile, qu'il se laissera faire comme un oison, sans même ouvrir le bec pour crier?