M. GEORGEY.—No, no, jé savais quoi jé disais; j'étais pas une imbécile; jé dirai bien.»

L'heure du dîner arrêta la conversation. M. Georgey mangea comme quatre, et remit au lendemain sa visite au prisonnier.

Frédéric végétait tristement dans son cachot. Ses camarades profitaient pourtant de l'amitié que lui témoignaient les officiers et le maréchal des logis pour lui envoyer toutes les douceurs que peuvent se procurer de pauvres soldats en garnison en Algérie; son morceau de viande était plus gros que le leur; sa gamelle de soupe était plus pleine, sa ration de café un peu plus sucrée. On lui envoyait quelques livres; la cantinière soignait davantage son linge; sa paillasse était plus épaisse; tout ce qu'on pouvait imaginer pour adoucir sa position était fait. Frédéric le voyait avec reconnaissance et plaisir; il en remerciait ses camarades et ses chefs. L'aumônier venait le voir aussi souvent que le lui permettaient ses nombreuses occupations; chacune de ses visites calmait l'agitation du malheureux prisonnier.

Un matin, lendemain de l'arrivée de M. Georgey, la porte du cachot s'ouvrit, et Frédéric vit entrer l'excellent Anglais suivi d'un soldat qui apportait un panier rempli de provisions. Frédéric ne put retenir un cri de joie; il s'élança vers M. Georgey, et, par un mouvement machinal, irréfléchi, il se jeta dans ses bras et le serra contre son coeur.

M. GEORGEY.—Povre Fridric! J'étais si chagrine, si fâché! Jé savais rien hier. Jé savais tout lé soir; lé colonel avait tout raconté à moi. Jé avais apporté un consolation pour l'estomac; et lé scélérate Alcide avoir rien du tout, pas une pièce.»

Frédéric, trop ému pour parler, lui serrait les mains, le regardait avec des yeux humides et reconnaissants.

M. Georgey profita du silence de Frédéric pour exhaler son indignation contre Alcide, son espoir de le voir fusillé en pièces.

«Jé apportais à vous des nouvelles excellentes de Mme Bonarde, de M. Bonarde, de pétite Juliène.»

Frédéric tressaillit et pâlit visiblement. M. Georgey, qui l'observait, rentra sa main dans sa poche; il avait apporté des lettres du père et de la mère. M. Georgey savait ce qu'elles contenaient; Bonard remerciait son fils d'avoir honoré son nom; il racontait les propos des gens du pays, les compliments qu'on lui adressait, son bonheur en apprenant que son fils avait été mis deux fois à l'ordre du jour; et d'autres choses de ce genre qui eussent été autant de coups de poignard pour le malheureux Frédéric. La lettre de Mme Bonard, beaucoup plus tendre, était pourtant dans les mêmes sentiments d'orgueil maternel.

«Si lé pôvre infortuné était justifié, se dit M. Georgey, jé remettrai après. Si la condamnation sé faisait, jé brûlerai.»