MADAME BONARD.—Où est le morceau de porc frais? L'aurais-tu mangé en compagnie de ce gueux d'Alcide?

JULIEN.—Tout juste, maîtresse; et c'est ce que Frédéric n'ose vous dire, malgré qu'il en ait bonne envie et qu'il le regrette bien. Et il promet bien de ne pas recommencer.

MADAME BONARD.—C'est-il bien vrai ce que dit Julien?

FRÉDÉRIC.—Oui, maman, très vrai; Alcide m'a obligé de lui laisser manger le morceau que vous aviez préparé pour ce soir, et il m'a obligé à le partager avec lui.

MADAME BONARD.—Obligé! Obligé! c'est que tu l'as bien voulu. Mais enfin, puisque tu l'avoues, que tu ne mens pas comme d'habitude, je veux bien te pardonner et n'en rien dire à ton père. Mais ne recommence pas, et ne fais plus de niaiseries avec ce méchant Alcide qui te mène toujours à mal. Julien, cours vite chercher quelque chose chez le boucher, et reviens tout de suite.»

Julien y courut en effet et rapporta un morceau de viande, que Mme Bonard se dépêcha de mettre au feu. Bonard ne se douta de rien, car il était parti pour travailler, et quand il entra, la soupe était prête, la viande cuite à point et le couvert mis. Mme Bonard profita de son tête-à-tête avec Frédéric pour lui parler sérieusement, pour lui démontrer le mal que lui faisait Alcide, et les chagrins qu'il leur préparait à tous. Frédéric promit de ne plus voir ce faux ami, et fut très satisfait de s'en être si bien tiré.

IX

IL A JULIEN

Pendant quelques jours tout alla bien; Frédéric fuyait Alcide; Julien menait ses dindes aux champs, M. Georgey venait l'y rejoindre tous les jours à deux heures, s'asseyait près de lui, ne disait rien de ses projets et se faisait raconter tous les petits événements de la vie de son protégé: son enfance malheureuse, la misère de ses parents, la triste fin de son père mort du choléra, et de sa mère, morte un an après de chagrin et de misère; son abandon, la charitable conduite de M. et Mme Bonard, et leur bonté à son égard depuis plus d'un an qu'il était à leur charge.

M. GEORGEY.—Et toi, pauvre pétite Juliène, toi étais pas heureuse? demanda-t-il un jour.