MADAME COURTEMICHE.—Je ne veux pas sortir, moi; laissez-moi; ne me touchez pas… Je veux leur dire… Aïe! Aïe! Ne me tirez pas… Je veux leur dire qu'ils sont un tas… Aïe aïe! au secours! à l'assassin! Ne me poussez pas! Aïe!…
Le reste se perdit dans les couloirs du Palais; les huissiers avaient appelé main-forte et avaient réussi à faire sortir Mme Courtemiche et son chien. Mme Bonbeck, restée triomphante s'approcha du président, à la grande surprise de tous les assistants, et, lui donnant une poignée de main:
—Bien jugé, président! Vous êtes un brave homme, saperlotte! Folo s'est sagement et bravement comporté; l'autre est un lâche, un chien, sans coeur et sans éducation. Bonsoir, président; je voua salue. Messieurs, et je vous présente deux braves Polonais…
BOGINSKI.—Moi et camarade, tuer beaucoup de Russes à Ostrolenka, tuer beaucoup. Moi prier président faire donner pension plus grande; Mme Bonbeck bonne, très bonne, mais pas riche; moi…
—Emmenez ces gens, dit le président à l'huissier; les prévenus sont aussi fous que la plaignante. C'est la cause la plus ridicule que j'aie jamais eu à juger.
L'huissier engage Mme Bonbeck et les Polonais a sortir; les Polonais saluèrent humblement; Mme Bonbeck regimba et voulut résister. L'huissier essaya de lui prendre le bras.
—Ne me touchez pas, sapristi! Si vous mettez la main sur moï, je vous fais dévorer par mon chien. Ici, Folo, partons mon ami; la justice, c'est toujours la même chose; nous la rendrions mieux nous deux.
Avant que le président se fût décidé à relever la phrase injurieuse de Mme Bonbeck, celle-ci était partie comme une flèche… suivie des Polonais, de Prudence et de Simplicie, ces deux dernières effrayées et troublées.
—Eh bien, mes amis, nous nous sommes joliment tirés d'affaire; bravo, mon Folo! toi tu as rendu la justice au moins. Ha! ha! ha! comme tu y allais l'amour des chiens! A-t-on jamais vu un mauvais caniche, un chien de rien du tout, montrer les dents à mon beau et brave Folo, et sauter dessus, encore. Aussi a-t-il eu son affaire, ce vaurien, cet animal digne de sa maîtresse. C'est à rire, parole d'honneur!
Ils rentrèrent chez eux tout satisfaits de l'heureuse issue de cette affaire, qui aurait pu être fâcheuse pour les Polonais si elle avait été plaidée par une personne moins sotte que Mme Courtemiche. Mme Bonbeck régala Folo d'un poulet maigre pour le récompenser de sa belle conduite. Prudence et Simplicie ne disaient rien, mais elles ne purent jamais comprendre comment et pourquoi Mme Bonbeck était si fière de Folo et de quoi elle avait remercié, le président, pourquoi elle lui avait dit des injures en se retirant, et par quelle action d'éclat Folo avait mérité un poulet. Les Polonais se couchèrent satisfaits sans savoir de quoi, et s'éveillèrent le lendemain en espérant, sans savoir pourquoi, une augmentation de leur paye de un franc cinquante centimes par jour.